» La Lettre du Consortium » La Lettre N°9 (nov-déc 2006)
 
Tout déplier Tout replier

 
 

La Lettre N°9 (nov-déc 2006)

 

Consortium de Solidarité avec Madagascar

La Lettre [ n°9 ]

novembre - décembre 2006

http://www.madagasconsortium.org

S o m m a i r e :

Editorial. Présidentielles 2006 : la messe est dite ? Voire... (p.01)

Le DSRP en juin 2006. Rapport d’exécution du DSRP : Bilan 2005 (p.02)

Opinion. L’humanitaire et la dette (p.03)

70ème anniversaire du syndicalisme malgache. Mémoire et renouveau (p.05)

Syndicalisme et secteur minier. Où il est question de mobilisation pour le travail décent (p.05)

"Jacquerie d’Ankorondrano". Les premiers signes d’une montée en puissance des luttes paysannes (p.06)

Media et enjeux fonciers. Lu dans La Gazette (p..07)

Madagascar autrement. "Cap sur Madagascar" au 6ème FIFIG (p.07)


Editorial

Présidentielles 2006 : la messe est dite ? Voire...

Dimanche 3 décembre 2006, les citoyens malgaches inscrits sur les listes électorales sont appelés à se rendre aux urnes pour élire un président pour cinq ans.

Le même ? Un autre ? Les supputations vont bon train. La parole politiquement correcte serait sans doute de jurer que la compétition bat son plein et que le meilleur gagne !...

Mais que de péripéties déjà pour en arriver là ! Des péripéties pas toujours évidentes, certaines étant bien bizarres, d’autres franchement inquiétantes... Et d’abord la confirmation de l’inflation aggravée du coût des campagnes électorales à Madagascar, d’abord : la démocratie y perd forcément, surtout quand il n’y a pas financement public ni contrôle véritable de ces budgets. Puis, une date controversée et qui, de toute façon, le restera dans les esprits objectifs comme partisans. Ensuite, un candidat potentiel "interdit d’atterrissage" dans le pays, un "coup d’éclat militaire" qui a beaucoup surpris, sur ses tenants et aboutissants connus, l’électeur potentiel non averti. Enfin, une multitude de "petits" candidats qui, dans un match de boxe, auraient été sanctionnés pour "refus de combattre" et, au final, un "Tous Contre Marc" bien incongru de certains des concurrents du président-candidat... Malgré les apparences de sérénité générale, bien des questions restent pendantes. Dans ces conditions, ce que nous, Consortium de solidarité avec Madagascar, disions dans notre communiqué du 8 octobre dernier, "Présidentielles à hauts risques, veille citoyenne à renforcer" , reste à l’ordre du jour : nous souhaitons que ce scrutin soit régulier et transparent et qu’il ne soit pas instrumentalisé pour attiser la violence entre Malgaches mais aussi que les observateurs indépendants de la Société civile malgache, avec ses ONG puissantes et courageuses, s’expriment et publient leurs observations et commentaires, dénoncent les extravagances du Pouvoir comme les tentatives hasardeuses des opposants, de même que les silences des bailleurs internationaux. Il incombe à la Société Civile organisée à travers sa Plate-forme nationale, et ses démembrements régionaux, de nous dire si la démocratie formelle a progressé à Madagascar au cours des cinq dernières années ou bien si elle ne progresse pas plus que le niveau de vie moyen en ville comme à la campagne.

Quelle que situation qui prévaudra pendant et après ces présidentielles, il incombera à la société civile organisée d’activer et développer une "veille citoyenne" conséquente, pas seulement pour que le scrutin ne lèse pas le citoyen mais aussi pour que la participation populaire (interpellations, plaidoiries, suivis-évaluations) puisse être le vrai moteur de la refondation et de la structuration du politique ainsi que du développement équilibré des régions.

(1er décembre 2006)

>> Le Consortium


* Le DSRP en juin 2006

Rapport d’exécution du DSRP : Bilan de l’année 2005

Le rapport annuel d’exécution du DSRP, est publié par le Gouvernement malgache, après accord des partenaires et des équipes de la BM et de du FMI. Cet exercice a donné lieu au départ, lors de la sa mise en place, à un semblant de participation de la Société Civile. Maintenant, après trois ans, la participation n’est sans doute pas meilleure mais la machine à traiter les statistiques et à les commenter semble au point. Quatre vingt cinq pages de textes denses, 65 tableaux détaillés et six pages de synthèse constituent un gros travail pour tenter de rendre compte de la mise en oeuvre de la Stratégie de Réduction de la Pauvreté (SRP) à Madagascar.

Voyons donc de plus près.

Le document reconnaît explicitement, en conclusion que, malgré de nombreuses réalisations, la SRP n’était pas favorable aux populations pauvres parce que les fruits de la croissance bénéficiaient plutôt à ceux qui n’en avaient pas un besoin immédiat et que ceci était du à un manque de rigueur dans le ciblage du processus.(page 84) Il est souhaité que des réorientations urgentes soient prises dans des actions qui pourraient s’adresser à ceux qui en ont réellement besoin.

La pauvreté est suivie statistiquement par une série d’indicateurs qui nous donnent la mesure en milieu urbain et rural, l’intensité et la sévérité. Les plus mauvais chiffres sont concentrés dans quelques région : Atsinanana (87,9%), Atsimo Atsinanana (85,7%), mais l’Androy et Vatovavy Fitovinany ne sont pas bien loin. Le commentaire est clair : les pauvres qui vivent en milieu rural sont réellement « sans ressources » et peuvent difficilement satisfaire leurs besoins humains de base.

Le taux de pauvreté moyen en 2005 sur Madagascar de 68,7 %, après avoir atteint 80,7% en 2002, est revenu légèrement en dessous de 2001 (69,6 %). Les "sondages d’opinions" par région confirment l’état de pauvreté sans bien démontrer l’utilité de telles statistiques... Ainsi des commentaires comme « la plupart des ménages malgaches sont vulnérables, 22 % doivent s’endetter, 30% puiser dans leurs réserves... et 34 % n’ont pas assez de revenu pour satisfaire leurs besoins. Conclusion : 86 % des ménages se battent pour survivre (Page 6).

Le DSRP collecte un ensemble très varié de statistiques pour la surveillance de la pauvreté qui font l’objet de commentaires plus ou moins rigoureux et qui prennent de l’autorité au fur et à mesure que les séries s’allongent.

Ainsi le taux d’achèvement des écoles primaires passe de 35 % en 2001 à 60 % en 2005. Mais le taux d’alphabétisation parmi la population de plus de quinze ans reste stable à 57 % depuis 2001, avec toutefois un léger recul à 56,1 % en 2005. Le taux de couverture médicale dans les Centre Sanitaire de Base régresse à 74,6 % en 2005 contre 90,7 en 2003. Et le pourcentage de population ayant un accès à l’eau potable stagne à 31,3 % contre 29,5 % en 2002 !

En matière d’infrastructures, on retiendra le succès relatif aux kilomètres de routes réhabilitées ou entretenues : 8982 km en 2005 contre 485 en 2001. Il est vrai que ce fut la priorité des priorités du nouveau Président.

La production agricole, mesurée à partir de 2003 (2 800 000 tonnes de riz) aurait augmenté de 24 % en 2005.

Concernant les indicateurs macroéconomiques : Le Produit Intérieur Brut (PIB), après une baisse de 12,7 % en 2002 aurait progressé de 4,6 % en 2005, après un rattrapage de 9,8 % en 2003 et 5,3 % en 2004.

Le taux d’inflation de 11,4 % en 2005 est en légère baisse par rapport à l’année 2004 (13,8 %). L’amélioration des exportations de + 98 % en 2005 (malgré un tassement par rapport à 2004) en référence à un indice de 100 en 2002 s’explique par la croissance des volumes exportés, y compris dans la vanille pour le quel le prix mondial a baissé, et l’émergence de nouveaux marchés tels que les huiles essentielles, les pierres industrielles, etc.. La dépréciation de la monnaie nationale renforce artificiellement la valeur des exportations : en effet la dévaluation du Fmg a atteint 57 % entre janvier 2004 et décembre 2005 pour l’Euro, et 67 % pour le Dollar US.

Il serait intéressant de connaître le point de vue de la Société Civile Malgache sur cette situation économique et les remarques qu’elle a pu formuler sur la réduction de la pauvreté à Madagascar, objectif affiché de l’attention de la BM, du FMI et des autorités malgaches.

>> Jean-Yves Barrère


* Opinion.

L’humanitaire et la dette

"Le système planétaire est incapable de traiter les problèmes de vie ou de mort, à commencer par celui de la faim, alors qu’on a tous les moyens techniques d’y remédier. Ce système est condamné à la mort ou à la transformation... Actuellement nous voyons seulement le processus d’autodestruction..." Edgar Morin (Libération du 29 juillet 2006)

L’action humanitaire est d’abord impulsive, c’est un geste de fraternité humaine qui remplit notre besoin compassionnel. C’est aussi une rencontre avec l’autre dans sa différence. Elle nous enrichit. Acte de résistance par le refus qu’elle oppose à l’application aveugle de la loi du plus fort, elle est déculpabilisante. Je donne à l’autre des choses matérielles et du temps dont je dispose en quantité suffisante et je reçois en échange du lien affectif dont j’ai besoin pour vivre. [Dans le langage idéologiquement dominant on pourrait dire que c’est un échange "gagnant-gagnant"]. La relation entre celui qui donne et celui qui reçoit, à première vue, s’équilibre. Mais, "la main qui donne est toujours au dessus de la main qui reçoit". (Amadou Hampâté Bâ, écrivain malien.)

L’histoire montre que l’humanitaire, expression moderne de la charité, n’a jamais permis aux pauvres de retrouver l’égalité avec celui qui donne, ni même un niveau de vie décent. On peut dire, avec cynisme, qu’il permet même à certains personnages surpuissants, vainqueurs du combat "non faussé" de la compétition planétaire, des élans fantastiques de compassion. (Fondations Bill Gates, Warren Buffet, Clinton etc.). Mais, pourquoi 3 milliards d’humains vivent avec moins de 2 $ par jour, sans que ce nombre soit en diminution, malgré l’action humanitaire internationale (charity business) ? La pauvreté entraîne la malnutrition, la maladie, voire la mort. Les soins d’urgence et les médicaments donnés par les ONG brillent de tous leurs feux dans cet océan d’injustice.

De par son principe, l’humanitaire arrive toujours trop tard, dans le sens où il n’agit que sur les conséquences. Sa neutralité peut-elle le rendre non responsable du désastre au milieu duquel il s’active ? Au nom d’une solidarité de l’urgence, il panse les plaies sans pouvoir, ou vouloir, en chercher les causes. Quelle que soit l’intention des hommes et des femmes qui agissent, la pensée humanitaire occidentale est née au sein de l’économie libérale fondée sur l’individualisme, concept en opposition directe avec celui de la solidarité. Cette économie, à travers le principe de compétition, promeut la victoire des plus forts sur ceux que l’humanitaire vient secourir, les plus faibles. Est-on face à un paradoxe ? Ou bien l’humanitaire est-il, malgré lui, le complément nécessaire, la façade morale, la soupape de sécurité indispensable face à la montée continue de la domination planétaire par le pouvoir financier de quelques-uns ? L’humanitaire peut-il se contenter de soigner sans travailler avec l’ensemble de la société civile à rechercher et à lutter contre les causes qui fondent cette catastrophe humaine et écologique ? Qu’en pensent les populations secourues ? Notre compassion empêche-t-il le plus grand génocide de tous les temps de se réaliser dans les pays du sud ? Depuis des dizaines d’années, 40.000 enfants, y meurent chaque jour de malnutrition ou de maladie.

Penser l’avenir c’est faire primer l’affectif sur cette économie qui se croit "moderne" mais qui ne sait penser que l’immédiat. Avoir une vision fondée sur la recherche de la justice et le partage implique de refuser la dévastation actuelle du monde qui sera le cadre de vie de nos enfants et petits enfants. Imaginer demain et après demain revient clairement à s’éloigner de l’individualisme comme valeur dominante. Aucune société ne peut survivre en sacralisant l’ego de chacun, l’actualité nous le rappelle très régulièrement. Priver les états du sud de la moitié de leurs ressources aux profits de quelques riches créanciers, c’est les mettre dans l’incapacité de répondre aux besoins du plus grand nombre.

Historiquement on trouve l’origine de la dette publique des pays du sud dans le grand commerce maritime des siècles passés, puis la traite des noirs et l’esclavage, et enfin la colonisation préparée par les missionnaires et réalisée par les armées européennes. Ces échanges inégaux, ces mises sous tutelle de populations entières et de territoires immenses, ont enrichi l’Europe et assuré sa puissance. La dette publique est l’instrument qui a permis le prolongement de cette domination au-delà des indépendances. La communauté financière l’utilise pour mettre en esclavage économique les pays du Sud.

Cette dette est pour sa plus grande part illégitime : en 1980 les taux d’intérêts ont été unilatéralement multipliés par 4, indexés sur les taux américains. Obligés de réemprunter au FMI et à la Banque mondiale, au taux fort, pour payer ces nouvelles dettes, les pays en développement avaient peu de chances de pouvoir rembourser. De plus, une grande partie des prêts ont été détournés par les élites locales avec l’accord tacite des bailleurs de fonds. N’étant pas investis dans le pays, mais cachés dans les bourses des pays du Nord, ils ont amplifié l’impossibilité du remboursement. En surproduisant les matières premières d’exportation nécessaires aux remboursements obligatoirement libellés en $, ces pays ont vu les prix de ses matières premières baisser, [ les bourses de ces matières sont à Chicago et à Londres ] et ce d’autant plus que les pays riches, en subventionnant leur productions agricoles, ont amplifié ce phénomène de baisse (4 milliards de $ sont versés annuellement à 25 000 cotoniculteurs américains).

La compréhension de la dette donne une grille d’analyse qui permet de comprendre pourquoi la majeure partie des humains ne profite pas du bond en avant de cette économie libérale que tous les médias nous disent si formidable. Comme l’ingénierie financière elle est électronique et cachée. Elle n’a rien de commun, sauf le nom, avec la simple dette d’un particulier. Si les populations des pays créanciers - nos démocraties occidentales - savaient ce qu’est réellement la dette des pays pauvres, ils seraient atterrés par le cynisme de nos dirigeants et demanderaient aussitôt son annulation par esprit de solidarité. Ce sont les médias aux services des grands groupes économiques qui, relayant certains mensonges et omettant certaines vérités, permettent la continuité de l’asservissement économique des peuples du tiers monde aux intérêts des transnationales et de leurs commanditaires.

La guerre moderne des surarmés écrase les peuples colonisés en criant au terrorisme dont ils se disent les victimes innocentes. De la même manière, la dette publique - pièce maîtresse du système dominant qui remplace le colonialisme brutal et archaïque - écrase les peuples indépendants en les contraignant à rembourser des sommes énormes alors qu’elles sont illégitimes. Les médias parlent avant tout de désorganisation, voire de paresse, et de corruption qui annihilent les dons, les "efforts" du Nord. En réalité, les dirigeants des pays riches portent l’essentiel de la responsabilité de ce désastre. Les élites locales du sud en sont complices et co-responsables.

La dette publique peut être vue comme une clé à triple effet. Elle permet d’ouvrir et de ponctionner une grosse part des budgets des pays pauvres au profit de ses riches créanciers, elle ouvre leur territoire aux puissantes transnationales prédatrices et elle enferme les populations dans leur pays qu’elle maintient dans le sous développement.

Les budgets des PED sont amputés de 35 à 50% par le remboursement de la dette. Ces sommes prélevées, depuis plusieurs décennies, auraient permis un réel développement. En 2004 les PED (pays en développement) ont remboursé 250 milliards de $ aux riches pays créanciers, mais l’APD (l’aide publique au développement) n’a pas dépassé les 90 milliards de $. Une aide très relative : seulement 5 à 10% a atteint directement les populations pauvres.

La BM et le FMI ont imposé les PAS avec les nouveaux prêts octroyés, comme dans un "pack", (politiques d’ajustement structurel). Prétextant l’indispensable bonne gestion nécessaire au remboursement de la dette, elles ont fait appliquer des politiques ultra-libérales, appauvrissant les populations et imposant l’ouverture de leur pays aux transnationales. Les richesses naturelles ou agricoles auraient du permettre une amélioration de leur situation. Le résultat fut au contraire un appauvrissement continu des populations.

Les quelques grands actionnaires de l’économie mondialisée forment un collectif soudée dans un ego communautaire ayant pour dogme le "toujours plus de" profit. Cette entité financière est hégémonique : elle exploite sans limites et pour son seul avantage des richesses qui appartiennent pourtant aux 6,5 milliards d’humains. La dette publique est un des instruments de son pouvoir. D’immenses profits ont été engrangés par les compagnies opérant dans les PED, et par leurs bénéficiaires. Ce sont les PAS et leurs gardiens, BM et FMI, qui ont imposé, entre autres, la liberté d’investissement et de rapatriement des bénéfices dans le pays d’origine des transnationales opérant dans les pays soumis à ces politiques

Le dernier effet de la clé est l’enfermement dans leur pays de tous ces habitants. Désespérés par la misère et attirés par l’opulence des sociétés occidentales, certains cherchent par tous les moyens de venir y vivre. Mais, trop pauvres, trop mal formés, l’état n’assurant plus sa fonction à cause de ces remboursements disproportionnés, ils font peur aux frileux occidentaux. Les dirigeants des pays riches expliquant qu’il n’est pas possible de supporter toute la misère du monde, bâtissent une forteresse contre eux. Au même moment les transnationales amplifient la prédation sur leurs richesses et rapatrient leurs bénéfices. Depuis des siècles, l’histoire se renouvelle mais le fond reste le même. La colonisation directe a été remplacée par la dette, et la corruption. Les transnationales de l’économie ultra-libérale agissent comme le renard libre au milieu du poulailler libre.

Il est difficile de porter un jugement objectif sur le travail des ONG et de l’humanitaire dans son ensemble. Il se crée parfois des liens de personne à personne, de pays à pays à travers les organisations de la société civile, des relations magnifiques de solidarité. Mais, s’il n’existe pas chez nous d’ONG étrangères pour nous donner à manger, soigner nos malades ou nos blessés, construire des écoles ou vaccinés nos enfants, c’est bien parce que nos états ont encore les moyens de le faire. Parce que, entre autres, nous défendons nos services publics qui assurent une certaine justice dans la répartition des revenus.

Le travail d’analyse de la dette publique des PED nous donne une grille pour comprendre les causes du sous-développement mortel dans lequel vivent quelques milliards de nos frères et sœurs (les ¾ des chinois vivent dans la plus grande pauvreté). Seules les actions impulsées par la société civile pourront faire cesser cet asservissement par l’économie dominante. Soigner, aider de l’extérieur ceux qui sont soumis à cette implacable esclavage ne suffira pas. Tout faire pour qu’il disparaisse est indispensable. Résister contre cette soumission dramatique de milliards de gens aux profits roi est aussi nécessaire pour eux que pour nous ici. Avec l’annulation de la dette des pays pauvres et l’implication des sociétés civiles locales, l’action humanitaire perdrait une grande partie de sa raison d’être. Y est-elle prête ? Que deviendrait Bill Gates et les autres sans ce nouveau business planétaire ?

>> Nicolas Sersiron (16 août 2006)


* 70ème anniversaire du syndicalisme malgache

Mémoire et renouveau

1936-2006. Le syndicalisme malgache a jubilé son 70ème anniversaire, les 10 et 11 août derniers, avec un colloque syndical international organisé à Antananarivo et portant sur "Les défis du syndicalisme malgache face aux changements dans le monde". Les parcours du syndicalisme malgache, tant dans la vie politique nationale que dans les conquêtes des droits des travailleurs y ont été également discutés.

Pour rappel...

Le syndicalisme malgache a vu le jour dans la clandestinité en 1936, lors d’une grève héroïque menée par des ouvriers de la SICE (Société industrielle et commerciale de l’Emyrne), une entreprise coloniale de conserverie : grève qui avait duré deux ans pour revendiquer principalement des augmentations salariales, la suppression des amendes au titre de pénalités professionnelles et surtout le droit de se syndiquer (que le décret du 19 mars 1937 s’empressera de limiter aux personnes "sachant lire et écrire le français" !). La légalisation du premier syndicat malgache ne fut gagnée qu’en 1938 et face à moultes épreuves, les luttes ont toujours continué pendant ces 70 ans pour d’autres conquêtes majeures, même si ce syndicalisme qui a subtilement porté la politique dans les décennies de plomb du colonialisme s’est par la suite, et en grande partie, fourvoyé dans la dépendance vis-à-vis des appareils partisans : ce qui l’a quelque peu discrédité auprès de la grande masse des travailleurs.

Sources des crises politiques de 1991-1992 et de 2002, les impasses conjuguées du "socialisme administratif" ratsirakien puis du tournant libéral commencé en 1982 - avec son cortège de plans d’ajustement structurel - ont contribué à plonger le syndicalisme malgache dans une longue crise, en réduisant notablement sa base sociale happée par les logiques de survie immédiate. Ceci dit, les difficultés du syndicalisme malgache sont aussi plus structurelles : la population active de Madagascar reste très majoritairement employée dans l’agriculture (76,5% de la population active en 1999), bien peu dans l’industrie (4,7%) ou le secteur tertiaire (11,3%). Selon le Bureau international du travail, l’emploi dans le secteur informel - où la syndicalisation est particulièrement difficile - constitue près de 57% de l’emploi urbain total. Les zones franches, avec 115 000 emplois officiellement recensés en 2004, pourvoient près de 39% de l’emploi du secteur secondaire ; mais le personnel de ces entreprises franches, souvent très jeune et très féminisé, est faiblement syndiqué, du fait notamment de pratiques patronales dissuasives qui y ont cours.

Le renouveau

Aujourd’hui pourtant s’affiche un vrai renouveau syndical, fruit de patientes reconstructions d’organisations, avec une autonomisation de plus en plus partagée vis-à-vis du politique, une féminisation et un renouvellement important des responsables syndicaux, moins marqués par les conflits du passé. Les tenues, en août dernier, de ce colloque international du 70ème anniversaire et, dans sa foulée, de la « Conférence syndicale internationale sur le secteur minier, pour le travail décent » (voir article ci-après) attestent de ce renouveau. Sur le terrain surtout s’engagent résolument des batailles, unitaires au possible, pour reconquérir des droits dont "certains ont reculé jusqu’à leur niveau des années soixante voire en dessous", précisent les mémoires encore bien vives.

Convoqué à l’initiative conjointe de la FI.SE.MA. - Confédération Générale des Syndicats des Travailleurs de Madagascar - et de la FI.SE.MA.RE - Confédération des Syndicats des Travailleurs Malagasy Révolutionnaires, le colloque du 70ème anniversaire a constaté (je cite) "la richesse de l’histoire et de l’expérience du syndicalisme malgache au cours de ce septennat de luttes. (...) La colonisation, la gabegie et la maladresse des gouvernants successifs depuis le retour de l’Indépendance nationale, la mondialisation libérale actuelle ont porté de graves préjudices aux travailleurs et à la nation malgache : aggravation de la pauvreté, élargissement du fossé entre les riches et les pauvres, mise en concurrence des travailleurs, absence de justice sociale et précarité en matière de sécurité sociale. (...) La persistance de la division syndicale, tant sur le plan national qu’international, résulte du processus de cette mondialisation libérale." Ce colloque-jubilé a, en tout cas, confirmé les orientations respectives et partagées 1/ pour l’unité dans les luttes mise en œuvre à travers la Conférence des travailleurs malgaches (CTM), 2/ pour une plate-forme régionale et 3/ pour l’adhésion au nouveau regroupement syndical international en construction.

Ont participé à ce colloque l’essentiel du monde syndical malgache sans exclusive, ainsi que plusieurs délégations étrangères envoyées par la CGT française, la CGT-Réunion, la CGT-Mayotte et l’AFASPA (Association française d’amitié et de solidarité avec les peuples d’Afrique) dont l’un des fondateurs, Pierre Boiteau, a joué avec d’autres un rôle non négligeable dans le développement du syndicalisme à Madagascar pendant la colonisation.

Appel a été lancé aux travailleurs sans distinction, dans le communiqué de fin de colloque, pour qu’ils se rallient au mouvement syndical en vue de promouvoir le travail décent.

>> Jean-Claude Rabeherifara


* Syndicalisme et secteur minier

Où il est clairement question de mobilisation pour le travail décent...

Les 27 et 28 septembre derniers s’est tenue à Antananarivo la Conférence internationale sur le secteur minier à Madagascar. Les syndicalistes malgaches ont préparé, sur le plan stratégique, cette initiative à travers une Table ronde organisée par la CTM (Conférence des travailleurs malgaches) et la Friedriech Ebert Stiftung. Cette table ronde s’est nourrie des données de l’enquête du cabinet Miara-mita sur la situation des travailleurs dans le secteur minier. Il apparaît dans cette enquête que les conditions des travailleurs sont qualitativement différentes du secteur formel à celui informel : le secteur informel y est illustré par la situation à Ilakaka (pour le saphir) tandis que Brieville, où exerce Kraoma (pour le chrome), est représentative du formel. Selon Miara-mita, "(à) Ilakaka, les types d’exploitation fragilisent toutes les catégories de travailleurs et leurs familles, et ne permettent pas d’envisager l’amélioration de la productivité ainsi que la défense des droits fondamentaux au travail. Une telle situation requiert des mesures énergiques, venant des parties prenantes potentielles, en termes de réglementation, de développement des coalitions locales et de mobilisation élargie au niveau local et régional. Pour servir de bases de discussions, les recommandations suivantes sont formulées : l’élaboration de conventions de soins entre les employeurs et les organisations des travailleurs, le renforcement et l’appui aux activités entreprises par les projet BIT, PNUD pour les aspects promotion du genre et lutte contre le travail des enfants, le regroupement des travailleurs en associations."

Pour Constant Raveloson, de la coordination de la CTM, "L’histoire des pays, faisant du secteur minier leur principale ressource, démontre que les travailleurs sont souvent surexploités et délestés de leurs droits. (...) Que l’accroissement de la productivité se fasse à partir de l’instauration d’un système de travail décent ! Car seul le travail décent pourra garantir la compétitivité de l’économie nationale" (L’Express de Madagascar, 18 aôut 2006) Telle sera l’orientation que les syndicalistes malgaches allaient défendre au sein de la Conférence internationale sur le secteur minier que nous essayerons de rapporter plus substantiellement dans notre prochaine livrasison.

>> Correspondant


* "Jacquerie d’Ankorondrano"

Premiers signes d’une montée en puissance des luttes paysannes

En août dernier, la presse malgache fit état d’affrontements violents mettant aux prises habitants d’un village et gendarmes venus appréhender leurs présumés meneurs dans un litige foncier les impliquant. Cela se passait à environ 130 kilomètres de la capitale, à Ankorondrano (Analavory / Ampefy), un village de 80 toits. Exacerbations d’incidents préalables, ces affrontements-ci ont fait 3 morts (2 parmi les forces de l’ordre et une jeune villageoise) et de nombreux blessés. Plus d’une centaine de personnes ont été appréhendées dans le cadre des investigations diligentées pour arrêter les meneurs de la résistance au sein de la population.

En fait, il s’est agi d’une opération de désquatterrisation en application d’une décision judiciaire concédant un terrain de 172 hectares à un opérateur afin que celui-ci y érige un complexe touristique. En fait, les habitants d’Ankorondrano opposaient depuis un mois une résistance courageuse et déterminée aux tentatives de les déloger de cette localité qu’ils habitent depuis 1976. Les nerfs portés à vifs par les interpellations et arrestations répétées, les habitants ont massivement accueilli à coups de jets de pierres, à la manière d’une intifada, les gendarmes venus investir de nuit le village.

Selon La Gazette de la Grande Île du 18 août, le comité technique national en droits humains (CTNDH) a protesté contre les « méthodes portant atteinte à la dignité humaine » employées par les forces de l’ordre dans cette affaire de litige foncier. Les observateurs de la vie rurale malgache s’accordent d’ailleurs pour considérer que la "jacquerie d’Ankorondrano" pourrait décomplexer d’autres communautés paysannes... tant les litiges fonciers de cet ordre sont actuellement innombrables sur l’ensemble du territoire malgache : nous y reviendrons... En attendant, ci-joint, pour éclairer ces enjeux, un article de La Gazette de la Grande Île du 11 août.

>> Correspondant


* Les media et les enjeux fonciers

(Cf. La Gazette de la Grande Île, La rédaction, 11 août 2006)

"Le foncier constitue un des principaux points de discorde en milieu rural. Or, la terre contribue le plus directement à la satisfaction des besoins des ménages en zone rurale car 73,2% des ménages sont agricoles. Sa répartition est inégale, les ménages les plus riches disposent de parcelles trois fois plus grandes que les ménages les plus pauvres.

"Le paradoxe entre l’existence de vastes étendues de terre non cultivée et l’étroitesse des exploitations montre l’existence de difficultés d’accès à la terre. La procédure d’immatriculation foncière est longue, complexe et coûteuse. Le coût moyen pour l’obtention d’un titre est estimé à 600 000ar et des délais parfois supérieurs à une quinzaine d’années.

"Les opérations cadastrales d’immatriculation collective s’élèvent à 140.000 ar/ha (70 US$/ha). Ces obstacles sont dus à l’imprécision du droit foncier et à la structure de l’administration foncière : sur le plan social, l’occupation des terres est soumise à des règles coutumières complexes, sur le plan administratif, l’acquisition légale des terres est assujettie à une démarche administrative longue et coûteuse, sur le plan culturel, les Malgaches consacrent un attachement viscéral à la terre qui se traduit par une rétention foncière rigide.

"Ce contexte d’incertitude généralisée favorise le développement des conflits pour la maîtrise du sol. En plus les usagers ignorent la loi, car rares sont les citoyens qui ont accès à l’ensemble des textes fonciers. Les usagers inventent un droit foncier local par défaut, fait de « petits papiers » qui accompagnent systématiquement les transactions sur la terre.

"L’insécurité foncière est généralisée faute de régulation foncière communautaire et en raison de la faible capacité des services fonciers. Peu de citoyens sont assurés de leurs droits sur la terre et nombreux sont ceux qui craignent d’être spoliés. Cette situation freine les investissements et l’amélioration de la productivité agricole. Le fait de ne pas détenir des titres fonciers est une barrière à l’accès au crédit dans la mesure où les biens immobiliers constituent les principales garanties exigées par les banques. Aussi, les pauvres ont-ils difficilement accès au crédit.

"En outre, le métayage est très fréquent, surtout sur les hautes terres. Le système du partage de la récolte à parité fixe, quelque que soit le rendement obtenu, n’incite pas les métayers à investir dans l’amélioration de la productivité de sa parcelle. Il faut dire pourtant que le métayage est une solution courante à l’inadéquation des facteurs et main d’œuvre dans la quasi-totalité des sociétés rurales. D’un côté, ce système offre un moyen de subsistance aux personnes sans terre et, de l’autre, des moyens de produire un surplus aux propriétaires terriens. Son interdiction semble donc léser les gens sans terre plus qu’elle ne les protège aussi, il faut mettre en place un système qui allie les intérêts des métayers et ceux des propriétaires terriens".


* Madagascar autrement

"Cap sur Madagascar" au 6ème FIFIG

Il a un faux air "bon enfant"...En fait, le FIFIG ou « Festival international du film insulaire de l’Ile de Groix » est un festival atypique et génial... n’ayons pas peur de le dire : ALTERNATIF... et qui tourne bien grâce à ses bénévoles. Plus de 100 bénévoles, c’est exceptionnel pour un festival de cinéma !

Du 23 au 27 août 2006, sur l’Île de Groix c’était "Cap sur Madagascar". En effet, ce 6ème FIFIG était consacré à Madagascar cette année à la suite des récompenses (Prix du public et Île d’Argent du jury) que le film Mahaleo (de Cesar Paes et Raymond Rajaonarvelo) y a obtenu l’année précédente.

C’est à la réalisatrice-productrice malgache Marie-Clémence Paes qu’a échu l’honneur de présider le jury de cette édition. Les films en concours étaient forcément des films insulaires, dont, cette année, un sur Madagascar et tourné à Madagascar, Maroanaka de Tatiana Andrews et Jacques Mathou - France / 2006 / 86 min. - (L’histoire exemplaire de quelques riziculteurs de la plaine de Marovoay engagés dans un projet de transformation radicale de la riziculture traditionnelle en expérimentant une nouvelle technique de repiquage du riz pour doubler, voire tripler le rendement des rizières par la seule technique culturale, sans apport d’engrais. Le combat de pionniers qui luttent contre la misère, les traditions, les croyances, les tabous, et les "certitudes technologiques" qui accompagnent le plus souvent les aides au développement.). Il n’a malheureusement pas été primé : les films récompensés n’ont très honnêtement pas démérité.

Au-delà du concours, il y eut donc cette année "Cap sur Madagascar"... Les festivaliers ont ainsi eu droit à la programmation de pas moins (et c’est proprement énorme !) de 30 films malgaches ou sur Madagascar (tous genres confondus) : 4 fictions (dont deux œuvres majeures, Tabataba et Quand les étoiles rencontrent la mer, de Raymond Rajaonarivelo et Makibefo qui, adapté du Macbeth de Shakespeare et joué par des paysans malgaches, a ouvert le festival), 13 superbes documentaires (dont Mahaleo, Angano angano, Gouttes d’encre sur l’Ile rouge, Madagascar, 7 mois de chaos, le très esthétisant Madagascar, Debout, de terre et d’eau - avec la superbe musique de Noir Désir, eh oui ! - etc.) et 12 "courts"-premiers films. Il y eut 2 puissantes expos-photos sur les réalités malgaches et 3 concerts magistraux (Rossy, Seheno, Gizavo)... Des échanges trés riches après chaque film évidemment... Puis deux grands débats très suivis, respectivement sur le devenir de Madagascar et sur la culture malgache : "Malgaches d’ici ou de là-bas, à l’approche de nouvelles élections présidentielles, tous semblent penser qu’il n’y a rien à en attendre. JC Rabeherifara, sociologue, déplore notamment ‘un ultralibéralisme néocolonialiste qui massacre tout sur son passage’".(Jérôme Gazeau, Ouest-France, du 25 août 2006).

Faire aimer Madagascar sans verser dans le politiquement correct et le complexe du colonisé, c’est ce qui est fiable et crédible : le public de festivaliers, de pêcheurs, de paysans, de syndicalistes, d’écologistes... réactifs et constructifs "pour un autre monde", mais aussi la presse écrite et audiovisuelle régionale ne s’y sont pas trompés. Et Bekoto du groupe Mahaleo a conquis Groix, les Groisillons et au-delà. Des projets de coopération solidaire décentralisée (semences agricoles, soutien à l’édition indépendante etc.) ont émergé du festival et vont être mis en œuvre. Les "ambassadeurs" informels de Madagascar au 6ème FIFIG reviendront sans doute l’année prochaine pour renforcer les liens établis... et pour une prometteuse 7ème édition "Cap sur Cuba". Internationalement insulaires, bien sûr !

Amitiés solidaires à Yann, Jean-Luc et tous les autres... Longue vie au FIFIG !

>> Jean-Claude Rabeherifara


*http://www.filminsulaire.com/index.php ?page=Accueil ("photo edition 2006 Madagascar")

*http://natura2000.groix.free.fr/Photo2006/Photo2006.html

*http://www.mahaleo.com ("News - Vaovao")


Consortium de solidarité avec Madagascar - La Lettre

23 rue Jean Brunet 92190 Meudon - tél. 01.45.34.58.48

e-mail : lalettre_mada@yahoo.fr

http://www.madagasconsortium.org

Ont participé à la rédaction de ce numéro : J.-Y. Barrère, J.-C. Rabeherifara, M. Ratrimoarivony, N. Sersiron et divers correspondants


 
 

 
 

 
Accueil     |    Plan du site     |    Espace rédacteurs     |    Se connecter