» Jean-Yves BARRÈRE (1939-2009) » JEAN-YVES BARRÈRE, UNE VIE DE PASSIONS ET D’ENGAGEMENTS
 
Tout déplier Tout replier

 
 

JEAN-YVES BARRÈRE, UNE VIE DE PASSIONS ET D’ENGAGEMENTS

 

http://www.reseau-ipam.org/spip.php ?article1705

JEAN-YVES BARRÈRE, UNE VIE DE PASSIONS ET D’ENGAGEMENTS

(par Gus Massiah)

La vie de Jean Yves Barrère a été droite et pleine. Une vie de passions et d’engagements. Un alliage incomparable de séduction et d’exigence têtue.

Au gré des affectations de son père, cheminot dans les chemins de fer africains, il naît à Dakar en 1939, et après un séjour en France, il fait ses études secondaires à Tananarive, jusqu’en 1958. Le Sénégal, Madagascar et les chemins de fer feront partie de ses terres de référence qu’il retrouvera et labourera plusieurs fois dans sa vie.

A HEC, il fait partie de ceux qui vont préfigurer le tournant du mouvement étudiant. Il fait partie de la petite mouvance, le vivier, mélange de cathos et de marxistes, qui se mobilise sur l’Algérie et le Vietnam, qui refuse le mirage des postes de haute responsabilité dans les grandes entreprises et qui vont choisir de mettre leurs compétences au service de leurs engagements. Cette trahison des clercs, cheminera et alimentera les contradictions de la jeunesse étudiante ; elle se révèlera pleinement en mai 68.

En 1965, il sera du premier contingent de ceux qui choisissent de faire leur service militaire dans la coopération civile. Là encore il fera partie de ceux qui, par leurs réactions attentives, contribueront à radicaliser cette option en revendiquant le refus des ambiguïtés et la possibilité de ne pas en faire un vecteur de la domination française.

Il partira deux ans au Sénégal. Il sera conseiller du ministre des transports. Après l’indépendance, la petite bourgeoisie est partagée entre la tentation de s’intégrer dans le pouvoir d’un régime néo-colonial et le désir de traduire l’indépendance politique formelle en libération économique. Il va forger sa conception du service public et s’investir avec enthousiasme dans des dossiers difficiles : la négociation avec les transporteurs routiers des prix du transport de l’arachide qui pèse directement sur les revenus paysans ; la défense du chemin de fer ; le désenclavement routier des régions périphériques ; le réseau des transports urbains ; etc.

Jean-Yves va s’investir pleinement dans le bouillonnement intellectuel et militant de cette période particulière. Il participera à la création d’un comité Vietnam au Sénégal ; il sera un des fondateurs, en 1965, d’un des cercles de réflexion et d’initiatives qui sera à l’origine deux ans plus tard du Cedetim. Il participera avec Khalilou Sall et Abdou Anta Ka à la création de la revue Muntu ; il participera à la création d’un ciné-club avec Ousmane Sembène et Fatou Sow.

De retour en France, il va se marier avec la lumineuse Martine. Avec leurs enfants, Karine, puis Yann, ils seront un couple de référence dans bien des milieux. Martine lui fera découvrir des champs nouveaux, les parents d’élèves, l’ancrage local et l’entêtante revendication du féminisme. Ensemble, ils participeront aux mobilisations de mai 68, du Larzac, des mouvements des scientifiques, notamment de l’antinucléaire et des premières manifestations des écologistes.

Après le Sénégal, il va travailler deux ans chez IBM ; il y apprendra beaucoup sur la vie économique et les grandes entreprises. Il y rencontrera la réussite professionnelle et la religion du progrès technologique. Il vérifiera qu’elles ne permettent pas de compenser les contraintes sociales et politiques. Il sera délégué de la CFDT et participera aux négociations, concernant 12000 salariés, avec les patrons d’IBM.

Jean-Yves va s’investir dans le PSU. Au niveau local d’abord, puis dans la commission internationale. Il sera un des fondateurs du Cedetim. Avec Martine, il vivra passionnément Mai 68 dans toutes ses manifestations, dans tous ses développements.

En 1970, Khalilou Sall est nommé directeur de la Régie des Chemins de fer du Sénégal qui est en décomposition. Il est en butte à la méfiance active de Senghor qui avait déjà mis en prison cet opposant actif et respecté et à la fronde des cadres français des anciens chemins de fer coloniaux qui occupent toujours la direction. A sa demande, Jean-Yves et Martine, avec Karine qui a neuf mois, laissent tout en plan et partent à Thiès, la capitale de la Régie des chemins de fer. Khalilou lui demande de créer un bureau d’études avec une vingtaine de jeunes cadres sénégalais qui prendront la relève. Il lui demande de servir de pare-feu par rapport aux cadres expatriés et aux diverses tutelles techniques et financières. Jean-Yves va s’en acquitter avec jubilation. Toujours prêt à expliquer mais refusant tout compromis, il sera ferme avec les cadres en place et les tutelles, n’hésitant pas à les bousculer sévèrement. Il en recueillara de leur part beaucoup d’animosité combinée à une forte admiration. Le redressement et la sénégalisation des chemins de fer vont être exemplaires. Quelques années après, Khalilou Sall, achève de redresser les chemins de fer ; il est alors licencié, accusé d’avoir facilité la victoire d’un direction indépendante du syndicat des cheminots.

De retour à Paris, Jean-Yves va participer à la fondation de ACT Consultants. Il va y trouver une des manières d’exercer sa liberté de penser et d’agir. Il va conduire plusieurs dizaines d’études et d’interventions. Il va travailler dans plusieurs pays et plusieurs régions sur les processus de planification, de programmation et d’aménagement du territoire. Il va y trouver la confirmation que, de l’Algérie au Congo et à la Région Champagne Ardennes, la transformation sociale, au delà des conditions spécifiques, relève d’une même problématique, celle des contradictions sociales et politiques. Dans chacune de ses interventions, il saura faire preuve d’imagination pour créer des marges de manœuvre et d’autonomie, pour concilier les obligations envers les prescripteurs et le renforcement des potentialités civiques et des dynamiques de résistance et des pratiques sociales innovantes.

A titre d’illustration, en 1973, dans une étude sur les rapports entre le logement et le travail des immigrés, il lance une enquête dans des entreprises sur la gestion du travail immigré qui permet de mettre en évidence les modalités de la déqualification du travail dans la grande industrie. Il confie les enquêtes sur les quartiers à des associations de migrants, ce qui permet d’assurer une qualité supérieure d’analyse et de compréhension des situations ; ce qui permet aussi de faciliter l’implantation des associations dans les quartiers. Dans une recherche-action à Creil, sur la précarisation des cités, il loue au nom de ACT un appartement dans la cité. Quand une grève des loyers est lancée par les habitants, il s’y associe ; poursuivi, il remet au tribunal le rapport établi par ACT pour la CNAF démontrant que les loyers étaient indus. De même, en 1982, il participe à la création du BITEC (Bureau d’informations techniques, industriels et commerciales), profitant d’une fenêtre d’opportunités au Congo, pour lutter contre les prélèvements indus. Il sait qu’on ne pourra pas faire disparaître la corruption d’un coup de baguette magique ; c’est pour cela qu’il faut commencer tout de suite en combinant la dénonciation publique et en mettant à jour, pour les assécher, les circuits de détournements.

En parallèle, Jean-Yves va participer, dès 1973, à une expérience passionnante, la création de SYNDEX, un cabinet d’expertises au service des comités d’entreprise. Il va y jouer pendant dix ans, un rôle déterminant dans l’invention de nouvelles méthodes, refusant de s’enfermer dans la comptabilité pour élargir la mission à l’environnement économique apprécié du point de vue des salariés et à la formation des syndicalistes. Dans les secteurs qu’il va suivre, les industries textiles et les banques, il va batailler pied à pied contre les directions des entreprises furieuses de ces incursions dans leur pré carré. Il refusera haut et fort les connivences distillées par les cadres surpris de ne pas trouver un terrain d’entente de classes avec ce qu’il voulait considérer comme un des leurs, un ancien des grandes écoles. Il excellera dans ces situations, appréciant les possibilités ouvertes par le malaise des dirigeants, solidement appuyé sur le contrôle et la confiance des salariés.

Jean-Yves va se retrouver, à sa grande surprise, en 1983, pour trois ans, secrétaire général adjoint du BRGM (Bureau de Recherches Géologiques et Minières). Dans cet antre du système colonial assez peu reconverti, un groupe de jeunes ingénieurs cherche à dégager de nouvelles voies. Ils demandent à Jean-Yves de venir les soutenir et obtiennent, avec sa nomination, un gage d’ouverture. Il soutiendra de réelles avancées orientées vers les préoccupations environnementales, dans les domaines de l’eau, des ressources naturelles et des matières premières. Le résultat sera plus décevant sur les rapports géopolitiques. Au comité de direction qui devait nommer un responsable à Dakar, Jean-Yves suggère, pour changer les rapports avec les pays, de désigner quelqu’un qui aurait une assise locale. Le Directeur Général approuve cette très bonne idée et déclare, je connais très bien un chercheur local, il s’agit de … « Dupont » !

Et Jean-Yves repart dans une autre direction ; il va se passionner pour la culture et les médias. A partir d’une recherche de ACT-Consultants, il se retrouve en 1987, directeur de TV Mondes, une chaîne pluriculturelle dans l’aventure des télévisions câblées. Il mènera une bataille extrêmement dure contre les câblo-opérateurs qui finiront par avoir raison de cette initiative prometteuse. Il sera ensuite, en 1990, directeur financier des Films d’Ici qui traversent une transition difficile liée à la maîtrise de leur croissance et au difficile financement des documentaires de grande qualité. Il sera ensuite directeur du développement et des finances de TV5 et contribuera à sa consolidation. En parallèle, il présidera une structure dont il sera un des fondateurs, EPRA, un instrument de soutien des radios associatives, qui liera, de manière fondatrice, la promotion de la qualité des émissions, le partage des programmes, l’élargissement de la diffusion, le soutien financier et le respect scrupuleux de l’indépendance des radios.

Jean-Yves avait la passion du politique doublé d’une très grande méfiance par rapport au pouvoir. Martine et lui quittent le PSU en 72 quand la direction s’engage vers le PS, sans d’ailleurs réussir à entraîner la majorité de ceux qui restent dans le PSU. Ils vont militer dans plusieurs petits groupes (Pour le Communisme, La Gauche Ouvrière et Populaire, etc.) puis décideront de poursuivre leur engagement politique à travers des formes associatives et citoyennes, sans ignorer les partis politiques mais sans y adhérer. Dans cette période, il jouera un rôle très actif dans les mobilisations fondatrices du Larzac, qui deviendra une de ses terres de référence, à LIP qui vérifiera l’intérêt et les limites de l’autogestion ainsi que la place stratégique de l’initiative ouvrière. Jean-Yves soutiendra activement Martine dans son combat pour l’indépendance de La Recherche, le périodique qu’elle va diriger avec passion. Il sera toujours passionné par la science et la raison sans jamais tomber dans le dogmatisme et la rigidité. Il s’associera pleinement aux débats et aux luttes des scientifiques. Il sera un soutien actif de Global Chance et des scientifiques engagés.

C’est à l’anti-impérialisme, baptisé aujourd’hui solidarité internationale, que Jean-Yves va consacrer l’essentiel de ses efforts. Il va être un des principaux protagonistes de la saga du CEDETIM et de l’éclosion des associations dérivées. Le CICP, cette maison de la solidarité internationale, créée rue de Nanteuil, aujourd’hui installée rue Voltaire. Le CEDIDELP, ce centre de documentation qu’il présidera un moment. L’AITEC qui va promouvoir la position de professionnel progressiste et engagé qu’il illustrera toute sa vie. Le CEDETIM articulait au départ, très étroitement, trois préoccupations : la réflexion et le débat, la structuration politique de la solidarité internationale, les actions directes de solidarité. C’est cette troisième dimension que Jean-Yves rappelait sans cesse et avec entêtement. Il avait relancé Libération Afrique, nommé Libération Afrique Caraïbes Pacifique, pour affirmer l’actualité de la lutte contre l’impérialisme français et européen, pour soutenir les mouvements dans les colonies françaises et pour donner la parole à une nouvelle génération de responsables africains. Il avait joué un rôle fondateur dans le Mouvement anti-apartheid. Il y avait fait preuve de son courage tranquille, comme ce jour où avec une quinzaine de militants, il avait distribué un tract aux portes du Parc des Princes, pour appeler les hordes de supporters avinés à boycotter le match de rugby entre l’équipe de France et l’équipe d’Afrique du Sud qui portait le drapeau de l’apartheid. Il était investi de manière continue dans le soutien au peuple palestinien ; c’était pour lui le front permanent de la résistance à l’oppression coloniale. Depuis quelques années, il animait, pour le CRID, l’association de soutien au Consortium de la société civile malgache qui lui avait permis de retrouver Madagascar où il avait passé sa jeunesse et ses études et qu’il n’avait jamais oublié.

Dans son activité militante inlassable, la lutte avec les travailleurs immigrés a occupé une place particulière. Dès le début des années 70, il sera un des fondateurs des CUFI, les Comités Unitaires Français-Immigrés, qui défendent la liaison entre les luttes sociales en France et dans les pays d’origine. Il sera un des initiateurs de l’école des cadres des associations de l’immigration créées par le Cedetim. Il sera pendant quarante ans une des personnes de référence de toutes ces associations marocaines, tunisiennes, algériennes, antillaises, réunionnaises, africaines, espagnoles, portugaises. De 75 à 79, il sera un des piliers du comité de soutien aux locataires des foyers Sonacotra en grève et l’un des principaux animateurs du comité technique de soutien à cette lutte qui inaugurera des formes nouvelles d’engagement des professionnels dans les luttes sociales. Il a toujours considéré que les luttes des migrants, et aujourd’hui celle des sans-papiers, étaient une des formes essentielles des luttes sociales en France. Il a été de toutes les luttes de soutien aux sans-papiers qui était, pour lui, une lutte contre la montée de la barbarie en France.

Jean-Yves privilégiait les combats longs, pas toujours spectaculaires, sans chercher à se mettre en avant. Il s’était passionné pour l’action locale et les combats municipaux. Il y rencontre Bénédicte, séduisante et dynamisante, avec qui il partage cette passion et qui a pris une grande place dans sa vie. Il participe à la création des Citoyens de Meudon. Il réfléchit sur ce qu’est une ville, sur la construction des alternatives au niveau local. Il n’est pas avare de propositions pour la gestion municipale, mais il inscrit ses propositions dans les mouvements porteurs de revendications radicales. Il met en œuvre tout ce qu’il a investi dans ses luttes antérieures, de la démocratie aux sans-papiers. Il suit toujours une voie étroite, celle qui consiste à s’intéresser, en situation, aux problèmes les plus concrets sans jamais céder aux séductions de la reconnaissance publique et de l’attraction du pouvoir.

Jean-Yves a su traduire sa colère en engagement. Il a refusé l’indifférence sans jamais tomber dans le pathos, faisant toujours, comme dans sa vie privée, preuve d’une très grande pudeur. Il avait une grande défiance par rapport à toutes les formes de récupération, mais sa méfiance instinctive du pouvoir ne l’a jamais empêché de proposer et d’agir. Il savait explorer des voies inattendues, des voies à première vue aberrantes dans la logique dominante. Il savait les faire mûrir avec obstination. Il avait la capacité de trouver normales des propositions à contre-courant, comme si les choses allaient d’elles mêmes. Il savait les agrémenter de quelques provocations en osant prendre les risques nécessaires. Il avait la morale pointilleuse sans chercher à l’imposer aux autres et sans jamais tomber dans le moralisme. Son intransigeance sur les principes, tempérée d’un grand humour, s’accompagnait toujours d’une profonde humanité. Il savait mêler de manière intime la radicalité, l’anticapitalisme et la démocratie. Ce qui ne l’empêchait pas d’être attentif aux autres et de laisser toute sa part à l’amitié. Il savait en toute circonstance garder une distance attentive, de la dignité et du recul. Cette attention discrète suscitait une confiance qui lui était reconnue. Nous avons partagé avec Jean-Yves une fraternité choisie. De l’avoir connu et d’avoir bénéficié de son amitié a été pour moi un rare privilège.

Gustave Massiah

Jean-Yves a compté pour tant de femmes et d’hommes dans sa vie que j’ai pris le parti de n’en citer aucun.

 
 

 
 
 
Les autres articles de cette rubrique :
 
 

 
Accueil     |    Plan du site     |    Espace rédacteurs     |    Se connecter