» Jean-Yves BARRÈRE (1939-2009) » "ZOKIBE" JEAN-YVES
 
Tout déplier Tout replier

 
 

"ZOKIBE" JEAN-YVES

 

« ZOKIBE » JEAN-YVES (1)

J’ai croisé tant de fois – mais de loin – dans des réunions, manifs et autres activités, Jean-Yves, que j’entendais aussi être interpellé « Barrère » ou « Monsieur Barrère ». Sa voix de bluesman, son ton toujours posé, son débit relativement lent de paroles, ses coups d’œil espiègles, sa dialectique bien soutenue, son allure de « patriarche » ont dû charmer tant de publics (et, sans doute, énerver bien d’olibrius !)…

Je l’ai donc croisé tant de fois avant d’entamer – à la création du Consortium de solidarité avec Madagascar en l’été 2002 – un engagement partagé qui a beaucoup contribué à ce que nous devenions (je crois) amis, complices… J’ai commencé à « pratiquer » Jean-Yves dans la mobilisation pour sortir l’historien universitaire Venance Raharimanana, père de l’écrivain et ami Jean-Luc du même nom, des geôles du système ravalomananiste qui se substituait au système autoritaire ratsirakiste à Madagascar. Accusé à tort de menées ethnicistes contre les vainqueurs, Venance a été arrêté à Mahajanga, sa ville, et torturé, emprisonné plusieurs mois à Antananarivo puis condamné à une peine de sursis dans un simulacre de procès : ce fut un des premiers scandales du régime Ravalomanana et le premier « fait d’armes » du Consortium (avec une bonne partie de la société civile française) au-delà du voyage à Madagascar du trio Barrère-Cedetim/Dupeux-Cimade/Vershave-Survie (par ordre alphabétique) « à la rencontre de la société civile malgache » ! Jean-Luc, avec l’appui d’une poignée d’amis, menait en quelque sorte la « bataille » pour Zokibe Venance tandis que le noyau dur du proto-consortium, dont Jean-Yves, soutenait, réseautait, amplifiait…

À sa demande à cette époque de mobilisation pour Venance, je lui expliquai que, à Madagascar, on nomme l’aîné zoky : mais on peut aussi acquérir socialement cette qualification par sa stature, ses actes… tout en étant cadet… Zokibe exprimant une plus grande confirmation !… Une fraternité alternative volontariste peut ainsi supplanter dans certaines conditions le rapport de domination de l’aîné (qui a droit à la parole) au cadet et à la femme (assujettis aux taches pénibles et aux rangs inférieurs). Quand, franchement plus tard, il m’a donné une fois du « Petit frère » à l’africaine et que je l’ai très naturellement qualifié de Zokibe, il l’a bien pris pour lui…

Après m’avoir intrigué par ces questions sur Madagascar et les Malgaches et sur les « Salama ! » et « Samia tsara ! » (Portons-nous bien !) de mes e-mails, Jean-Yves finira par me révéler (assez tardivement) la partie malgache de ses enfance et adolescence… et qu’il appréciait beaucoup que je lui réintroduise ainsi inconsciemment « le pays » par des biais anthropologiques et pas seulement par des problématiques de systèmes. Depuis, le volet anthropologique sur Madagascar nous faisait beaucoup discuter… un peu comme pour souffler par rapport à la sollicitation de la conjoncture. Depuis que je lui ai dit que « Mada » pour Madagascar et « Zimba » pour Zimbabwe sont des diminutifs néocoloniaux méprisants et que « Dago » (2) , comme disaient les nationalistes d’antan en France, serait un signal « identitaire » fort, il cherchait à corriger gentiment ceux qui commettent de bonne foi l’ignominie.

Mais Jyb m’apportait beaucoup de son côté pour des points d’histoire qui ne m’étaient pas clairs dans mon propre parcours. On discutait souvent de la période de parution de Libération Afrique-ancienne formule qui me parvenait en tant que responsable des Relations internationales du MFM (parti pour le pouvoir prolétarien) et membre des rédactions de sa presse, Andry et Tselatra. Jyb me précisait souvent mes données sur les camarades de l’ATOM (Association des travailleurs originaires de Madagascar) basée, dans les années soixante-dix à Lyon et qui étaient en discussion avec le MFM. Il m’expliquait aussi la part du Cedetim dans la campagne internationale (entre mai et septembre 1973) pour nous sortir (nous, 64 militants du MFM) des geôles du régime militaire Ramanantsoa-Rabetafika-Ratsimandrava-Ratsiraka.

Au-delà de sa gestion du Consortium et de notre réalisation collective de l’« irrégulomadaire » Lettre du Consortium, c’est surtout dans les « constructions, suivis et évaluation de projet », « missions » et « délégations » que Jyb exprimait sa rigueur d’analyse, sa grande capacité d’écoute, son respect de l’autre, son humanisme, son courage… CASI-Bretagne, Festival du film insulaire de Groix, Cités Unies France, les institutions de l’Etat, entre autres, en France… On s’est même croisé « en mission et délégation » à Madagascar en 2004 et 2005.

En 2004, revenant du Sud-profond malgache où il s’est imprégné de la convainquante expérience de l’ONG-Taratra en matière d’Eaux et assainissement avec notamment des puits munis de pompe à main dont elle possède le brevet, mais aussi en matière d’Agroforesterie et en matière d’Appui aux initiatives locales de développement avec la participation systématique et active des populations, Jyb est sollicité par toute une masse de salariés déflatés lors de la crise de 2002 et devenus artisans informels. Sans démagogie ni paternalisme, il leur a développé l’idée d’une coopérative investissant dans la formation et tournée vers le marché intérieur au lieu de courir après les mirages de l’exportation : le relai est pris par la Commission Artisanat et économie solidaire dont il a été membre à SoaMad (Solidaires avec Madagascar) où il a adhéré très naturellement à cette époque et dont il a été un des administrateurs élus jusqu’à l’AG de février 2009. En conférence de presse de fin de mission à Antananarivo, il mentionnera la trop grande discrétion de la société civile malgache !

En mai 2005, nous nous retrouvons justement à la Convention nationale des organisations de la société civile de Madagascar qui fonde, après plusieurs années de construction depuis la base la Plateforme nationale des organisations de la société civile malgache : Jyb représente le Consortium, moi SoaMad. Il y prononce à la tribune un discours où il clarifie les termes de la solidarité en partenariat de la société civile française avec celle de Madagascar.

Sortis de la Convention, il a tenu à me faire connaître avec profusion de détails le Tananarive de ses enfance et adolescence : son quartier, celui de la Gare (son père était cheminot) avec son stade populaire de rugby où il se régalait de matches depuis sa maison ; pas loin de là, le Lac de Behoririka maintenant voisin d’une sorte de « Petite Chine ». Mais, surtout, nous avons grimpé les rues vers son lycée… Sa colère est partie au quart de tour quand il a réalisé que la rue qui longe la résidence privée de Ravalomanana a été privatisée par celui-ci et interdite à toute circulation ! Mais nous sommes quand même parvenus jusqu’au Lycée Gallieni par différents petits sentiers escarpés…

J’ai fait une « délégation militante » avec Jyb le 22 mai dernier pour accompagner le CCOC (Collectif des citoyens et organisations citoyennes) de Madagascar vers des organisations de la société civile française et vers l’Etat français : il me semble que ce fut sa dernière délégation et il y a été égal à lui-même. L’histoire s’est emballée comme nous ne le voulions pas et nous n’avons pas eu le temps d’arriver à l’idée de réaliser un fati-drà à la malgache : établir un lien de parenté artificielle, réaliser le rituel d’une fraternité par le sang. Mais l’avancée du mouvement social et démocratique à Madagascar que Zokibe Jean-Yves appelait dans son discours à la Convention de 2005 sera notre fati-drà alternatif.

Jean-Claude Rabeherifara


1. Prononcer « zoukibé ».

2. Prononcer « dagou » ou « dag’ ».

 
 

 
 
 
Les autres articles de cette rubrique :
 
 

 
Accueil     |    Plan du site     |    Espace rédacteurs     |    Se connecter