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2.4. LA CONQUÊTE PAR LE SURENDETTEMENT

 

2.4. LA CONQUÊTE PAR LE SURENDETTEMENT

par Nicolas Sersiron [ Artiste plasticien, vice-président du CADTM (comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde) et président de ENM (Echanges non marchands) ]


Pour comprendre la problématique de la dette et son impact sur le sous-développement économique du pays comme sur celui du très bas niveau de vie de la population malgache, il faut le remettre dans la perspective de l’oppression subie par les peuples africains au cours des 5 derniers siècles. Depuis qu’ils ont été capables de franchir les océans, les européens n’ont jamais eu d’autres objectifs que de s’approprier par la force d’abord et d’autre moyens ensuite, les richesses des pays qu’ils ont réussis à dominer. Les comptoirs commerciaux, puis le commerce triangulaire avec l’esclavage ont été remplacés au milieu du 19e s. Par la colonisation. Chaque étape de la conquête doit être regardée comme la progression de l’emprise et le renforcement du transfert des richesses africaines vers l’Europe.

Avec cette perspective on comprend, alors que les indépendances sont à peine signées, pourquoi la Banque Mondiale, impose aux gouvernements des pays libérés du joug colonial, le remboursement des sommes qu’elle a prêtées aux pays colonisateurs pour y exploiter les richesses à leurs seuls profits. BM et FMI, crées par les accords de Bretton Woods en 1944, sont en réalité des outils financiers au service de la conquête capitaliste par l’économie. Ils sont encore largement dominés par les occidentaux en 2010.

Les indépendances marquent le début du « système dette » qui va se déployer jusqu’à aujourd’hui et offrir aux pays industrialisés un accès aux matières premières, agricoles, sylvicoles, halieutiques et fossiles à des prix tellement bas que le développement de tous les pays soumis à son emprise sera immensément ralenti, voire arrêté pour la majorité de la population. Celui des pays industrialisés en sera par contre augmenté de façon exponentielle. De plus la Banque Mondiale aidée par le FMI, ne fera jamais aucun prêt permettant de créer une industrie de transformation à même de dégager une réelle plus value, d’offrir du travail et un développement économique aux pays africains, et surtout, de concurrencer les productions occidentales. Seulement des prêts pour extraire les richesses nécessaires aux transnationales.

L’exemple de Medupi en Afrique du sud est éclairant, la BM vient de prêter 3,75 mds$ à la Sté d’électricité Eskom pour créer une énorme centrale électrique à charbon hyper émettrice de C02. Le but : faire fonctionner les transnationales BHP Hillington et Anglo-american, très polluante avec de l’électricité à très bas prix. Elles laisseront la pollution de leurs extractions et les remboursements du prêt à la population sud africaine et rapatrieront leurs bénéfices dans les pays riches. Celui de Rio Tinto à Fort Dauphin lui ressemble puisque les malgaches devront rembourser les 35 millions de $ nécessaires à la construction du port réservé à l’extraction mais que le gouvernement ne verra que 1 à 2% des richesses extraites lui revenir : des rentrées probablement à peine supérieures aux remboursements de la dette du port.

Le néocolonialisme créé par le système dette sera renforcé à Madagascar par le système Françafrique dont le franc CFA en vigueur jusqu’en 1973 est une partie visible, les chaos politiques successifs en sont une autre. Ce sont les transnationales aidés par leurs parrains, les gouvernements du nord, qui prendront la place des gouvernements coloniaux pour l’exploitation et l’exportation des richesses des pays dit en développement, vers ceux du nord, aujourd’hui les pays industrialisés en général. La meilleure preuve visible actuelle est l’augmentation terrible de la vente des terres à très grande échelle qui se multiplie dans tous les pays pauvres, là où justement la majorité de la population vit à la campagne. Alors que l’on sait que 70% des populations qui vivent difficilement quand elles ne sont pas en état de sous nutrition chronique, sont rurales. La vente à 99 ans, de plus d’1 million d’ha de terres aux Coréens de Daewoo et de quelques centaines de milliers d’ha aux Indiens, n’est-elle pas le signe le plus clair de la recolonisation globale par la finance de Madagascar et des autres. Si la dette a d’abord été un cheval de Troie, elle est ensuite devenue le moyen de mettre la main sur la gestion économique du pays.

Il me semble important de mettre en parallèle ces ventes de terres et les ventes des droits de pêche aux bateaux usines japonais et à d’autres. A chaque fois, pour des contreparties dont la part visible est très faible - dont probablement la partie cachée (merci aux paradis fiscaux) est beaucoup plus élevée - des moyens de subsistance indispensables sont vendus, enlevés aux populations malgaches les plus pauvres, au profit de peuples déjà suralimentés ou de leurs voitures. Que ce soit le maïs qui servira à nourrir du bétail ou les produits de la mer exportés, cet afflux de protéines animales dans l’alimentation des pays riches fera encore augmenter les maladies modernes : cancers, maladies cardio-vasculaires, diabète et obésité. Si ce pillage des ressources vivrières est inutile pour nourrir le nord, il permet d’augmenter les profits, de la finance spéculative, de l’agrobusiness international et du lobby pharmaco-médical (lire « le rapport Campbell »). De l’autre côté, il va pousser les populations rurales à venir gonfler les bidonvilles et en faire une main d’œuvre acceptant de travailler, dans des conditions déplorables, dans les zones franches pour fabriquer à très bas prix des vêtements ou autres produits qui enrichiront les capitalistes exportateurs sans amener de revenus supplémentaires à l’état Malgache.

Dans les deux cas, la perte pour le pays sera définitive : les réserves halieutiques surpéchées ne reviendront jamais à leur niveau si toutefois elles ne disparaissent pas complètement, (voire les problèmes de surpêche de la morue au large de Terre Neuve). Quant aux matières organiques et à la vie dans les sols des terres louées-vendus, aux réserves d’eau disponibles, elles auront rapidement disparus avec une agriculture intensive aux engrais chimiques, aux pesticides et aux clones à pesticides brevetés (OGM). Quand elles seront rendues elles ne seront plus aptes à produire quoique ce soit, il ne restera que des sols et des eaux pollués impropre à la moindre agriculture.

Après avoir colonisé pendant moins d’un siècle ce pays par la force militaire - réprimée par les armes et la torture, une tentative d’émancipation en 1947 faisant près de 100.000 morts dont la majorité de son intelligentsia et de ses cadres, plus de 2% de la population a été assassiné - et exploité toutes les richesses de ce pays pour son compte jusqu’à l’indépendance en 1960, on peut dire que la France a accumulé une dette historique envers le peuple malgache et une dette environnementale. Quant à la dette climatique elle continue d’augmenter.

Pourtant, le fait que la France n’ait jamais reconnu ses dettes, ni moralement ni financièrement est crucial. Leur remboursement auraient permis aux malgaches, une fois leur indépendance conquise, de reconstruire un pays suffisamment démocratique pour qu’une plus juste répartition des richesses s’instaure entre tous et que le pays puisse décoller économiquement. L’histoire récente montre que c’est l’inverse qui s’est produit : la Banque Mondiale en imposant, dès l’indépendance la reprise du paiement de la dette engagée par la France pendant la période coloniale, a créé les premières dettes odieuses des pays africains.

La dette odieuse, selon la jurisprudence et la doctrine internationale dit qu’un emprunt qui n’a pas profité au peuple, et a été fait sans son consentement alors que le préteur avait connaissance de ces faits doit être considérée comme nulle et n’a pas à être remboursée. Donc toutes les dettes des dictatures. Les dettes odieuses seront pourtant remboursées par les peuples du sud aux riches créanciers du nord (sauf exception en Amérique du sud), alors que le nord n’a pas encore commencé à payer sa dette historique et écologique.

Les trois différents prêts qui forment la dette extérieure publique. Jusqu’aux années 80, les dettes seront supportables même si beaucoup correspondront à des aides liées, je te prête si tu m’achètes mes surproductions, prêts de gouvernement à gouvernement dits prêts bilatéraux. Les prêts privés seront plutôt du genre, moi la banque privée du nord je te prête car je ne sais plus quoi faire de mes eurodollars (plan Marshall) ni de mes pétrodollars, donc je les recycle dans le tiers monde. Or pour un pays qui doit reconstruire son administration, son économie et son agriculture, les prêts étaient d’autant plus intéressants qu’ils étaient à des taux réels souvent négatifs. Le taux nominal, inscrit sur le contrat était inférieur au taux de l’inflation. Le prêt était quasiment gratuit. Quant à la BM sous l’impulsion de l’architecte de la guerre du Vietnam, Mac Namara directeur de 68 à 81, elle montera rapidement en puissance mais surtout pour les pays détenant beaucoup de ressources fossiles ou agricoles ou ayant un intérêt géo-stratégique comme le Congo-Zaïre de Mobutu ou l’Indonésie pour contrer l’influence soviétique. Ce sont les prêts multilatéraux.

La corruption doit être comprise comme un moyen intimement lié à la dette. Elle est indispensable pour la création du surendettement et la docilité des présidents et des gouvernements du sud ? (lire les confessions d’un assassin financier de John Perkins). Mais, le plus corrompu n’est-il pas le corrupteur, pays riches, banques ou transnationales ?

Donc une partie importante des sommes ne serviront pas au développement du pays car elle sera détournée, ou sera consacré à la réalisation de grands travaux inutiles sauf pour enrichir les transnationales qui les réaliseront (barrage d’Inga) ou restera dans le pays préteur par le système des prêts liées comme celui de l’Aide publique au développement. Par contre l’ensemble des sommes prêtées devra être remboursé par la production du pays, donc le travail d’une population qui n’aura quasiment jamais profité de ces emprunts.

A partir de 1982 la crise de la dette va mettre en faillite la plus part des PED. Le prime rate américain est relevé brutalement par Paul Volker en 1979 pour lutter contre l’inflation et faire revenir les capitaux aux Etats-Unis. Les remboursements indexés des PED sont multipliés par 3. Les banques occidentales sont au bord de la faillite, le FMI, préteur en dernier recours propose alors aux PED des prêts à des taux beaucoup plus élevés avec pour première condition, le remboursement des banques qui sont ainsi sauvées. La spirale de la dette est enclenchée : un nouveau prêt à des taux plus élevés pour rembourser un ancien.

C’est aussi le début de l’application des conditionnalités du FMI, les PAS (plan d’ajustement structurel), qui vont casser la dynamique du développement du sud. On peut voir aujourd’hui la Grèce redouté les prêts du FMI et donc les conditionnalités qui ne sont autres que les PAS, qu’elle avait pourtant appelé naïvement face à l’intransigeance allemande.

L’application des PAS provoquera les émeutes anti FMI. Le but étant de dégager dans le budget du pays les sommes nécessaires aux remboursements aussi impossibles qu’illégitimes. Suppression de toute aide aux produits de première nécessité, coupe dans les dépenses de santé, instauration de la PFU, (participation financière des usagers) sur injonction du FMI en 1995 à Madagascar, coupe dans les dépenses d’éducation et d’infrastructures. Ouverture des frontières aux importations, donc mise en concurrence sauvage du petit producteur avec les produits subventionnés du nord et les surpuissantes transnationales Liberté de mouvements des capitaux, fin du contrôle des changes, privatisation des grandes compagnies du pays, division de la valeur de la monnaie pour une déflation compétitive, augmentation des taux d’intérêts mettant en faillite les petits emprunteurs et instauration de la TVA, impôt indirect et injuste frappant particulièrement les plus pauvres.

Au forceps, avec le surendettement illégitime, la corruption, la main mise des IFIs sur l’économie et la perte de souveraineté de l’état que cela entrainait, on a fait rentrer les pays en développement dans le capitalisme et le libre échange. Ils y sont arrivés en position de super faiblesse à l’inverse des pays industrialisés qui avait utilisé le protectionnisme pour développer leur industrie et leur compétitivité internationale. Le piège ainsi refermé, la conquête devenue financière et économique allait s’accentuer au fil des années, avec l’augmentation des dégâts sur les populations et les ressources. Les traénsnationales peuvent maintenant opérer en toute liberté , rapatrier 300 mds$/an de bénéfices et laisser les pollutions sur place.

Les alternatives : Ce sont les audits de la dette, la nationalisation partielle ou totale des ressources, la création d’industrie de transformation, l’instauration de la souveraineté alimentaire et un retour à un protectionnisme ciblé, en particulier sur l’agriculture et bien évidemment avec l’annulation totale des dettes, l’instauration d’une véritable démocratie est indispensable.

Quelques chiffres :

2004 IPPTE Initiative pour les pays pauvres très endettés, l’atteinte du point d’achèvement entraine une réduction d’environ 1,5 Mds$ chiffres GDF 2009 de la BM

2006 IADM Initiative d’allégement multilatéral de la dette amène une réduction d’environ 2Mds$ ce qui porte le chiffre de la dette extérieure du pays à 1,45 mds$, et elle remonte très rapidement en 2007 à 1,7 Mds$. Nous n’avons pas les chiffres des dernières années.

La part du budget consacré à la dette depuis la crise des années 80 a été en moyenne de 35% pour les PED, à Madagascar elle est montée à 50%, je pense que c’était en 2003.

Entre 1985 et 2008 pour l’ensemble des PED, le transfert net : la différence entre les prêts reçus et les remboursements totaux a été négatif de 778 Mds$. Alors que la plan Marshall de reconstruction de l’Europe avait été un transfert net positif de 25 Mds$/an pendant 4 ans en dollars réactualisés, celui fait par les PED est négatif pour les PED car en faveur des pays créanciers. Il a été lui de 34 Mds$/an en moyenne pendant ces 23 ans et ce n’est pas fini.

 

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