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3.2. Société politique et société civile : Un bilan sous forme de questions

 

Société politique et société civile : Un bilan sous forme de questions

Didier Galibert [ Docteur en ethnologie, CEAN – IEP Bordeaux ]

Je remercie les membres du Bureau du Consortium de solidarité avec Madagascar, parce qu’ils m’ont invité à prendre la parole en totale liberté, avec le souci de ne choquer personne mais de rester fidèle à la logique de mon travail d’anthropologue du politique à Madagascar. Je vais m’efforcer de questionner ces notions de société civile et de société politique en essayant de montrer à quel point elles sont indissociables et liées à la crise de l’État, malgré le caractère rassurant de la prolifération des sigles et des programmes dans la galaxie des ONG, malgré la distance en partie illusoire introduite par les dénonciations générales de la mauvaise gouvernance et du non-droit. Ce décalage du chercheur par rapport aux urgences est un privilège. Celui-ci n’est acceptable que si le travail est minutieux et sans a priori.

Je voudrais d’abord insister sur l’effet de dislocation introduit par l’instabilité politique sur ce qu’il est convenu d’appeler la société civile. Le premier aspect concerne ce que j’appelle l’impasse de la cité cultuelle à Madagascar, c’est-à-dire le dessaisissement des grandes Églises chrétiennes de toute médiation efficace et – plus grave à mon avis à long terme – de ce que l’on appelle en science politique la matrice de l’action légitime. Depuis le réveil démocratique contemporain de l’élection présidentielle de 1989, un espace public indépendant de l’État avait commencé à se constituer autour du Conseil des Églises chrétiennes de Madagascar (FFKM), avec la floraison d’ONG civiques telles que, par exemple, le Comité national d’organisation des élections (CNOE). Ce n’est pas le lieu de faire ici l’historique des relations contrastées de Marc Ravalomanana avec le FFKM, de sa victoire de 2002 jusqu’à son éviction du pouvoir le 17 mars 2009. Remarquons simplement trois choses. La première, c’est la discrétion de l’Église protestante FJKM – dont le président d’alors est vice-président – dans la tentative de médiation menée sans succès par le président du FFKM, l’archevêque d’Antananarivo, Mgr Odon Razanakolona, en février 2009. La deuxième, c’est l’échec de cette tentative débouchant sur la bousculade du 17 mars 2009 au FALDA, dans un local catholique se trouvant ainsi, en quelque sorte, désacralisé. La troisième, c’est l’impuissance des Églises à retrouver la capacité de mobilisation dont elles avaient disposé en 1991 et, de façon plus indirecte, en 2002. Cette impuissance éclate précisément dans le communiqué a minima publié le 27 février 2010 : les grands mots d’ordre du firaisankina (solidarité) et du fahamarinana (justice/vérité) s’effacent derrière une invitation bien vague au repentir collectif de la nation. Dans une société qui reste exclusivement religieuse et attachée à la sacralité du pouvoir, cette divergence entre l’aspiration au mieux-être et le leadership des Églises installées a créé une béance dans laquelle toutes les institutions risquent de voler en éclats. Voilà une société civile qui se retrouve, en quelque sorte, partiellement amputée de la puissance symbolique qui impose spontanément la légitimité.

Le second aspect de cette dislocation de la société civile concerne la rupture du front uni des ONG civiques contre le pouvoir d’État, le fanjakana, contrairement à ce qui était le cas lors de la transition démocratique de 1991 et du mouvement populaire de 2002. Ce rattrapage par les rivalités factionnelles est attesté par la divergence des uns et des autres face à l’enjeu actuel des élections législatives, que le dirigeant actuel de Madagascar a décidé d’organiser en-dehors du schéma de Maputo et d’Addis Abeba et auquel il a choisi de donner une portée constituante. Ceux qui ont choisi la voie préconisée par l’Union africaine et avalisée par le Groupe international de contact sont présents ici même. Ceux qui ont choisi de s’impliquer dans la formation de la Comission électorale nationale indépendante (CENI) formée à l’instigation de la HAT (Haute Autorité de Transition), en particulier le CNOE, sont absents. Ils ont dénoncé le 19 février 2010 la résolution du Parlement européen en date du 11 février, condamnant les conditions dans lesquelles le pouvoir est exercé à Madagascar depuis l’éviction de Marc Ravalomanana. À cet égard, il n’est pas anodin de constater qu’une personnalité comme Madeleine Ramaholimihaso a décidé de dénoncer la position du département d’État américain comme une ingérence dans les affaires intérieures de Madagascar. Le chercheur se borne à constater qu’il y a là plus qu’une discorde de détail, s’agissant d’une césure avec une partie des grands protagonistes des combats démocratiques de la fin du XXe siècle. Seuls des travaux ultérieurs plus poussés permettront de faire la part de la relève des générations, d’interférences religieuses complexes dans l’arène politique, d’une histoire différente concernant la relation à l’État durant la période présidentielle de Marc Ravalomanana. On le voit bien, les ONG civiques sont elles aussi très divisées.

Venons-en maintenant à la question de la frontière entre société politique et société civile. Cette opposition commode ne correspond guère à la circulation du pouvoir dans la société malgache, telle que l’ai étudiée dans mon travail consacré à la formation de l’État entre 1956 et 2002, paru en 2009. Ici se pose d’abord la question de l’éligibilité, c’est-à-dire de la faculté d’être pris au sérieux par les électeurs eux-mêmes, indépendamment des fraudes et des pressions qui n’ont jamais cessé depuis les années 1950, dès le régime français. Comme en Afrique subsaharienne, Madagascar est caractérisée par une imbrication directe ou indirecte entre le personnel politique et toutes les catégories d’associations faisant le lien entre les citadins et les ruraux, qu’elles regroupent des originaires, des paroissiens ou les ayants-droit d’un ancêtre commun. Dans une société caractérisée par la pénurie extrême des biens, par une forte stabilité de la référence religieuse à des terroirs localisés et par l’omniprésence des tutelles clientélistes, il est particulièrement difficile de créer des associations rurales fonctionnant strictement sur le mode du contrat entre égaux, comme l’atteste l’aventure difficile de l’IREDEC (Institut de recherches et d’application des méthodes de développement communautaire) dans la région d’Antsirabe. Créée en 1985 pour enseigner une technique simple d’intensification de la riziculture et diffuser des structures de développement communautaire présentées en leur temps comme la continuation d’une sagesse traditionnelle malgache revisitée par le christianisme, l’association vivotait fin 2008 en gérant de petits fonds de soutien nutritionnel fournis par des bailleurs étrangers. Il existe un créneau d’affirmation pour un leadership paysan à l’intérieur de l’espace social des ONG nationales, mais quelle est sa visibilité médiatique et quels sont ses relais politiques ? Tout se passe comme si un barrage invisible était érigé par l’allégeance à de grands notables désormais citadins mais légitimés par leurs ancêtres, ainsi que par la tutelle d’un État instable aux procédures lourdes, dépendant de financements étrangers.

En définitive, cet écheveau de dépendances à la fois traditionnelles et profondément mondialisées doit conduire à poser la question de la capacité d’influence de cette société civile aux contours changeants et insaisissables. En Amérique latine et en Asie orientale, l’étude du lien entre le développement et la démocratie fournit la matière de ce qu’il est convenu d’appeler la transitologie. La plupart des travaux mettent en garde contre ce qu’ils appellent "l’ONGéisme", défini comme une idéologie dénotant à la fois le déclin des institutions officielles et l’exploitation d’une nouvelle forme de méconnaissance des sociétés du Sud. Les transitologues nous expliquent que la synergie entre les associations, les syndicats et les organisations religieuses n’a pu cristalliser que sur la base d’une mutation politique au sommet de l’État, lorsque l’élite de la richesse et du pouvoir a fait le choix d’autres stratégies de puissance.


 

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