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La Lettre N°3 (Août - Septembre 2005)

 

S o m m a i r e :
Hommage à François-Xavier Verschave
Convention nationale de la Société civile malgache
Perceptions du soi-disant effacement de la dette malgache
Enseignement et recherche : Le congrès du SECES
Politique : La « Conférence nationale unique »
Santé : Mortalité et malnutrition infantile
France-Madagascar : Visite de Chirac et impromptu « révisionniste » sur 1947
Association : E.N.M. (Echanges non-marchands)
« Jira... marre » des délestages de la JIRAMA !


Editorial

Deux événements majeurs se sont déroulés au cours des deux mois passés : la Convention nationale de la Société civile malgache (SCM), entre les 20 et 23 juin 2005 à Antananarivo, dont nous rendons compte ci-après, et le discours de Mahajanga du Président Jacques Chirac, le 21 juillet, lors de sa visite officielle.

Sur la Convention, il est important de préciser que nous, Consortium de Solidarité avec Madagascar, étions présents en tant que futur partenaire de la SCM et que ce rôle à définir nous honore et nous engage pour l’avenir.

Sur le discours du Président Chirac à Mahajanga, le 21 juillet 2005, nous avons apprécié, comme beaucoup de Malgaches et de Français, vigilants sur l’histoire et la mémoire, que la France reconnaisse publiquement la répression coloniale inacceptable de 1947. Dans la Charte de 2002 du Consortium (de Solidarité avec Madagascar), nous avions explicitement cité ces événements de 1947 comme partie de l’histoire commune devant être revisitée.

Le Consortium


Hommage à François-Xavier Verschave

F
rançois-Xavier Verschave est décédé le 29 juin 2005 d’un cancer fulgurant.

L’association Survie venait de fêter ses 20 ans, autour du 21 juin, et François-Xavier en assurait la présidence depuis 1995. Il a développé une énergie incroyable au service d’une Afrique qu’il souhaitait voir débarrassée de ses dictatures « françafricaines ». Il a repris le travail que nous menions pour certains d’entre nous, avec un rythme d’organisations institutionnalisées dans le paysage anti-colonial français. Il a bousculé nos vieilles habitudes, nos fatigues ; il a reconstruit une pensée anti-néocoloniale simple et efficace. Et son travail acharné, avec une toute petite équipe, lui a permis de s’imposer comme l’un des plus dangereux adversaires des monarchies installées et soutenues par la République française.

Son livre Noir silence lui vaut l’honneur d’être poursuivi par trois chefs d’État africains devant les tribunaux français : Idriss Déby, Sassou N’Guesso et Omar Bongo, sur l’inculpation d’« offense à chef d’État ». Et un long procès va déboucher sur un revirement de toute la jurisprudence française pour acquitter Verschave et reconnaître de facto, la qualité des 600 pages de ce best-seller...

Le Consortium de Solidarité avec Madagascar lui doit beaucoup. C’est en effet François-Xavier qui a eu l’idée de faire une délégation de la Société civile française pour aller soutenir la Société civile malgache en pleine lutte contre le président Ratsiraka qui se maintenait dans le refus d’un résultat électoral très peu contestable. Celle-ci s’est rendue à Madagascar pendant une semaine à la fin d’un semestre d’arrêt total de toute activité économique et de très fortes mobilisations populaires. Alors que notre séjour pouvait apparaître comme un soutien à Marc Ravalomanana, il n’y avait pas une journée sur place où nous ne demandions publiquement des nouvelles du père de Jean Luc Raharimanana (écrivain malgache vivant à Paris) qui avait été arrêté et torturé lors de la reconquête de Majunga par les forces alternatives du candidat non encore reconnu. Lors d’un entretien avec M. Ravalomanana, F.-X. Verschave a reposé ses questions à celui qui n’était encore que le contestataire d’un président de la République.

C’est à l’issue de cette mission que l’engagement fut pris de poursuivre notre action de Solidarité avec la Société civile malgache organisée en créant une association qui fédérera Survie, le CCFD, la Cimade, le Cedetim, le CRID, DRV-RepEurope etc. pour poursuivre notre vigilance citoyenne. Cette Société civile malgache vient justement de franchir, il y a une semaine à Antananarivo, une étape majeure dans sa structuration en adoptant une « Charte » et en mettant en place une « Plate-forme » pluraliste et démocratique.

Merci François-Xavier pour ces leçons d’humilité et de citoyenneté.

Le Consortium de Solidarité avec Madagascar


Société civile malgache : une Convention, une Charte et une Plate-forme

Aboutissement d’un processus de plus de deux ans d’information et de sensibilisation à destination du grand public, de mobilisation, de construction et de structuration à partir de la base avec les associations et les collectifs de citoyens, la Convention des organisations de la Société civile malgache (OSCM) s’est tenue à Antananarivo du 20 au 23 juin 2005. Soutenue par un consortium de bailleurs de fonds (Programme Misonga, USAID, PNUD, Fiedrich Ebert Stiftung, Union européenne), ella a réuni plus de 400 participants (mandataires des associations et collectifs, délégués élus ou désignés des 22 régions, participants divers et invités).



Ouverture de la Convention : vue partielle des délégués et invités.


Stoïque face aux tentatives d’instrumentalisation ou de récupération soit par le pouvoir soit par l’« opposition », la Convention a :
1/ adopté la Charte commune des organisations de la Société civile de Madagascar (Dina) qui donne :

- une définition commune de la Société civile comme entité indépendante de l’État, du système politicien professionnel et du secteur économique privé,

- un ancrage identitaire de la Société civile sur les valeurs d’humanité, de solidarité, de patriotisme, de justice, d’intérêt commun, de bien public etc.,

- une vision commune de Madagascar par la Société civile basée sur un diagnostic de la situation actuelle du pays et de l’état actuel de la Société civile.
2/ adopté un Pacte d’engagement (Velirano) qui a été signé par les délégués des OSCM,
3/ et adopté un Pacte de partenariat qui a été signé par les représentants des partenaires au développement.

La Convention a mis en place la Vovonana iombonana ou Plate-forme nationale des organisations de la Société civile de Madagascar comme cadre organisationnel articulant aux niveaux national et décentralisé assemblées générales, structures d’orientation et de suivi et instances d’exécution. Elle a ainsi élu un Comité national d’orientation et de suivi stratégiques (CNOSS) représentatif des 22 régions, Mme Lalao Randriamampionona comme présidente et M. Patrice (président du CNOE ou Comité national d’observation des élections) comme secrétaire général.

Désormais dotée d’une charte et d’une plate-forme, la Société civile organisée va pouvoir mettre les bouchées doubles pour jouer pleinement son rôle dans le développement durable du pays, la réduction de la pauvreté, l’instauration de la démocratie et la lutte contre la corruption... La Convention l’a bien spécifié : « la Société civile fait de la politique... de la politique citoyenne, bien sûr ! »...

Ajoutons que des séquences de cette Convention ont été consacrées à des débats où la Société civile organisée a pu interpeller les partenaires au développement (l’État, les élus, les partis politiques, le secteur privé) pour évaluer/valider ses propres positionnements, notamment sur la mondialisation, la dette etc.



Témoignage :
La préparation de la Convention nationale de la Société civile dans la province de Toliara

La Convention nationale de la Société civile malgache a été préparée pendant plus de deux ans par de multiples rencontres et réunions aux niveaux local, régional et provincial. Ainsi à Toliara (Tuléar), il y a eu d’abord un recensement des associations existantes dans l’agglomération. Elles ont été plus de 150 (cent cinquante) à se regrouper suivant leurs natures ou intérêts : associations sportives, de parents d’élèves, pour les droits de l’Homme, à but social, pour l’animation d’un quartier, de développement économique... Chaque groupe a alors nommé quatre représentants. La réunion de ceux-ci a permis la nomination de quatre coordinateurs. D’une part, ceux-ci ont participé au Conseil provincial de Préparation de la Convention nationale. D’autre part, ils ont organisé des actions rassemblant plusieurs associations pour un même quartier.

C’est à partir des six conseils provinciaux qu’ont été organisées les deux rencontres inter-régionales de Toamasina (Nord) et de Toliara (Sud).



Intervention de Jean-Yves Barrère, président du Consortium de Solidarité avec Madagascar, à la Convention nationale de la Société civile malgache (Antananarivo, 21 juin 2005)

Mesdames et Messieurs les organisateurs de cette Convention,

Chers amis de la Société civile malgache,

C’est avec un grand plaisir que j’ai accepté votre invitation à participer à cet événement important que constitue votre convention pour la mise en place d’une Plate-forme et d’une Charte des organisations de la Société civile malgache. C’est une expérience originale et je crois unique, dans l’histoire déjà longue des modes d’organisation des sociétés civiles. à laquelle nous participons.

Souvent les peuples se rassemblent en vue d’un projet particulier et pour une durée déterminée, par exemple, pour contester une décision ou une orientation. De tels événements sont relativement rares et arrivent parce que la démocratie ne fonctionne plus ou bien parce que les élites politiques ont perdu le sens des réalités : les émeutes de la faim, en Egypte ou en Asie, en ce moment même au Niger ont montré les limites de cet exercice... Lorsque les décisions controversées touchent aux résultats des élections, nous entrons là dans un domaine politique délicat, comme on a pu le voir au Togo récemment, en Éthiopie, ou à Madagascar en décembre 2001.

C’est d’ailleurs dans ces conditions historiques que j’ai repris contact avec Madagascar en juin 2002, pour venir en délégation - une délégation de la Société civile française (SCF) - soutenir le grand mouvement populaire qui avait décidé d’investir Monsieur Ravalomanana contre son prédécesseur l’ancien Président Didier Ratsiraka. Cette insurrection exemplaire était le fait de tout un peuple, de sa Société civile, qui décidait d’entrer bruyamment dans l’histoire. Ce n’était pas la première fois, en 1991 déjà le Mouvement des forces vives avait engagé un bras de fer mémorable avec le même personnage. Encore avant, en 1972 et aussi en 1947, les Malgaches ont pris l’habitude de dire à haute voix ce qu’ils pensent et de rythmer les temps forts de l’histoire.

Mais que venait faire à Madagascar en juin 2002 une délégation de la Société civile française ? Cette présence voulue par des acteurs nombreux de la Société civile en France faisait suite à des attitudes incohérentes des pouvoirs publics français vis-à-vis de ce qui se passait à Antananarivo, et une illusion d’égalité entre les deux camps se voulait une position de grande puissance digne de respect. D’où l’idée d’une délégation de la SCF pour venir témoigner de notre solidarité concrète à une SCM en lutte pour une transparence électorale et de ne pas laisser jouer le temps contre ceux qui avaient de fait gagné les élections de décembre 2001. Car la politique française en Afrique et à Madagascar est une longue suite de mauvais coups portés à la volonté des peuples... La menace des mercenaires arrêtés à Dar-es-Salaam sur le chemin de la Grande Île n’est pas une invention de journalistes en mal de scoop. La reconnaissance par la France de la défaite de l’ancien Président attendra début juillet 2002, la visite éclair du nouveau Ministre français des Affaires Étrangères, M. de Villepin.

Après cette mission, nos interlocuteurs malgaches ont souhaité que nous poursuivions notre travail de solidarité internationale avec la Société civile d’ici, que nous avons appris à mieux connaître au cours de multiples séjours dans les différentes régions. D’où la création de ce Consortium de Solidarité avec Madagascar, en septembre 2002 qui fédère quelques associations et ONG, ainsi que des personnalités françaises ou malgaches, pour soutenir les initiatives de la SCM et aussi pour plaider la qualité et les compétences de ces petites et grandes associations malgaches sur le terrain, qui font un travail exceptionnel et souvent ignoré des bailleurs ou grandes ONG internationales.

Nous ne sommes plus au temps des colonies, même si François-Xavier Verschave, animateur de Survie et membre de notre délégation en 2002 ne cesse de démontrer le contraire dans des livres qui sont devenus des best-sellers, et dénoncent la Françafrique, au Togo, au Tchad, à Djibouti, au Congo-Brazzaville, etc.

Nous ne sommes plus dans la période des french doctors et de la domination de l’humanitaire, même si les cyclones et la sécheresse à Madagascar continuent de bousculer de temps à autre, la volonté de ceux qui veulent travailler dans le partenariat et le long terme.

Mais nous ne sommes pas encore à un moment où des relations équilibrées entre le Nord et le Sud permettraient aux ONG du Nord et celles du Sud de construire un avenir commun radieux. Le Nord, reconnaissons-le, a quand même modifié ses pratiques ou annoncé avec grand bruit ces modifications. Fin de l’ajustement structurel, aussitôt remplacé par les stratégies de réduction de la pauvreté, qui sont disons le tout net, généreuses dans leur apparences, et très formalisées dans la mise en oeuvre d’une planification - CSRP, DSRP, etc... - soumises aux directions des Institutions financières internationales - BM, FMI - et à une vision économique très libérale : privatisations de secteurs-clés fragiles (eau, énergie, transports ferroviaires, extension des zones franches...) qui désorganisent la vie publique sans garantir un minimum de droits sociaux, économiques et culturels.

La Société civile, concept essentiel qui émaille tout le discours et les documents stratégiques, est invoquée systématiquement pour assurer une participation qui n’est pas encore bien au point.

C’est pourquoi votre Convention d’aujourd’hui est d’une grande importance. Vous avez déjà réussi, je pense, l’essentiel en construisant pendant plus de deux ans les collectifs régionaux qui se rassemblent maintenant pour élaborer une Charte et une structure démocratique de fonctionnement national. Tout le monde vous regarde et espère beaucoup de vos travaux. Le Consortium de Solidarité avec Madagascar que je préside, bien sûr, qui vous accompagne de loin, et reste persuadé que vous êtes le renouveau et l’avenir du mouvement social et démocratique de Madagascar...

Je vous remercie de votre aimable attention.


L’« effacement de la dette » selon les officiels malgaches et selon les médias

L
’annulation par le G8-Finances, le 11 juin 2005, de plusieurs milliards de dollars de dettes des pays pauvres, dont Madagascar, a été annoncée dans un premier temps de manière euphorique comme étant un effacement à 100% des dettes multilatérales grâce à la reconnaissance des performances économiques du pays. Puis le ministre des Finances a déclaré aux députés que rien n’était encore précis : le système prévoyait une sorte de compensation par le G8 des dettes des pays pauvres annulées au niveau des banques internationales et organismes financiers - Banque mondiale, Fonds monétaire international (FMI), Banque africaine de développement (BAD) - et que le mécanisme ne serait, éventuellement, mis en place qu’en 2006.

Plusieurs organes de presse malgaches ont saisi l’occasion pour insister sur la nécessité d’une clarification par les responsables malgaches de la signification précise des différentes mesures d’allègement / effacement / annulation de dettes annoncées depuis 2004.

Lorsque le FMI, la Banque mondiale, la BAD, les Etats-Unis, le Club de Paris, la France, l’Italie, le Japon, l’Allemagne etc. ont effacé des dettes malgaches, s’agissait-il pour chaque cas du capital ou des intérêts ou de l’ensemble ? La mesure concernait-elle les dettes contractées avant ou après le point de décision ou le point d’achèvement ? Quelles étaient les conditions imposées par les divers pays et organismes créanciers ? Quel est le montant actuel des dettes malgaches, puisque de nouvelles dettes ont été contractées entre-temps ?

Les journalistes ont également demandé une transparence sur l’utilisation des ressources et exprimé leur scepticisme quant à l’impact de ces allègements et effacements de la dette sur la réduction de la pauvreté de la population. Signalons que la plus grande partie de la presse malgache a repris le communiqué immédiat du CADTM (Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde) dénonçant avec clarté la grande duperie que ce cirque médiatique du G8-Finances justifiait...


Enseignement supérieur et Recherche : Congrès combatif du SECES (31 mai-1er juin 2005)

Le Congrès national extraordinaire du SECES (Syndicat des enseignants et chercheurs de l’enseignement supérieur) sur le thème « Enseignement supérieur public, souveraineté nationale et État de droit » qui s’est tenu à Antananarivo en présence de différents syndicats et regroupements syndicaux (Syndicat des magistrats de Madagascar, Conférence des travailleurs malgaches etc.) a récusé la « position de la Banque mondiale qui ne voit pas l’utilité de l’enseignement supérieur de haut niveau pour Madagascar » et a dénoncé la politique actuelle du ministère de l’Education nationale, notamment la « dévalorisation de l’enseignement supérieur, laquelle a pour corollaire l’inexorable dégradation de la fonction enseignante, des conditions de vie de l’enseignant chercheur, et l’effondrement de la recherche universitaire à Madagascar », mais aussi les velléités de « remise en question des libertés, franchises et autonomie universitaires » (« dérives anti-démocratiques, caractéristiques d’un État de non-droit »). Sur ces bases, il a proposé la convocation (par le ministère) des États généraux de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. En retirant solennellement sa caution (en tant qu’organisation) au régime actuel, le SECES réaffirme son attachement au principe de l’indépendance syndicale.


Politique. la « Conférence nationale unique » : une réunion « familiale », un vide programmatique...

La Conférence nationale unique « pour la réconciliation nationale » s’est tenue à Andoharanofotsy-Atsimondrano (dans la banlieue d’Antananarivo) du 2 au 4 juin 2005. Cette conférence - organisée de façon concertée par les trois entités actuelles de l’opposition politicienne dites « Les 3 N » à savoir le CRN (Comité pour la réconciliation nationale), le SPDUN (Solidarité parlementaire pour la défense de la démocratie et l’unité nationale) et le RFN (Rassemblement des forces nationales) - qui a eu pour thème « Malagasy mihavana, Vahoaka manangana ny Ho aviny » (Malgaches réconciliés, un peuple qui construit son avenir - traduction libre) a dénoncé la faillite économique et sociale actuelle qu’elle a imputée à une personnalisation du pouvoir, à des dérives anti-constitutionnelles et anti-démocratiques patentes et à la non-réalisation de la nécessaire réconciliation nationale d’après la crise de 2002. Le leadership du CNSORR (Comité national de suivi et d’orientation de la réalisation des résolutions) a paru être l’enjeu majeur de la conférence et de ses suites immédiates. À la lecture des résolutions, on ne trouve aucun indice d’un réel projet alternatif de société au cours (ultra)libéral ravalomananien : voilà bien une caractéristique d’« opposition juste pour un partage du pouvoir »...


Santé publique : Mortalité infantile et malnutrition à Madagascar

L a Gazette de la Grande Ile a écrit, le 11 mars 2005, que onze (11) enfants de moins de 5 ans mouraient chaque heure au pays. Le Chef du Service de la Malnutrition au ministère de la Santé a déclaré dans L’Express de Madagascar du 19 février que le taux de mortalité infantile était de 8% par an à Madagascar et que 54% de ces décès étaient dus à la malnutrition. Environ 11% des bébés auraient un poids insuffisant à la naissance (inférieur à 2,5 kg) en raison de la malnutrition de leur mère et sont donc susceptibles de mourir pendant leur premier mois avec une probabilité deux fois supérieure à celle des enfants de poids normal. Un enfant malgache sur deux souffre de malnutrition chronique qui cause un retard de croissance et n’optimise pas le développement de ses différentes capacités.

Ces chiffres montrent la gravité de la situation. Ainsi un Office National de la Nutrition existe désormais pour tenter d’éradiquer ce fléau de la malnutrition. Des organismes internationaux prêtent main forte pour l’organisation de campagnes de supplémentation en vitamine A.

Diverses associations se mobilisent pour pallier ce phénomène alarmant et prennent en charge des enfants victimes de carence grave en calories et divers nutriments, souffrant de maladies respiratoires, diarrhées, kwashiorkor, béribéri, athrepsie etc. ; ces enfants malnutris résistent très peu aux maladies telles que le paludisme.

Mais ces actions de secours destinées aux cas graves ne suffisent pas, des programmes efficaces d’éradication de la malnutrition et de l’insécurité alimentaire chronique devraient accompagner ces mesures d’urgence car la malnutrition, conséquence de la pauvreté, devient à terme une cause de la pauvreté, les populations victimes et les générations futures ne pouvant plus fournir l’énergie et les efforts nécessaires aux activités de production. Selon l’UNICEF, les progrès à accomplir pour lutter contre la malnutrition devraient concerner la sécurité alimentaire des ménages sur le plan quantitatif et qualitatif, les services de santé de base, l’eau potable et l’assainissement, les soins destinés aux enfants et aux femmes au sein des populations vulnérables.

Mais la dégradation actuelle du pouvoir d’achat et des conditions économiques dans un pays dont plus de 70% de la population vivent depuis plusieurs années au-dessous du seuil de pauvreté ne rend pas optimiste quant à une résolution du problème. Rappelons que le DSRP (Document stratégique pour la réduction de la pauvreté, doux euphémisme pour « politique d’ajustement structurel ») est tout entier, et en principe, mobilisé sur la « lutte contre la pauvreté »


France-Madagascar : Visite de Jacques Chirac et impromptu « révisionniste » sur 1947

Jacques Chirac était en visite officielle à Madagascar les 21 et 22 juillet derniers. Arrivé à Mahajanga où il a inauguré un marché en plein air, il se rendait le lendemain à Tana. Il était question d’enterrer les vieilles querelles, de faire oublier l’affront de 2002 et la reconnaissance trop tardive de l’élection de Marc Ravalomanana. Il était surtout question de relancer les investissements bilatéraux entre les deux pays. Rappelons que la France est le premier partenaire économique de Madagascar où réside une communauté française de 25.000 personnes. Près de 600 entreprises françaises sont implantées sur l’île, employant près de 100.000 personnes. On aura une idée des négociations en cours si l’on sait que Chirac était accompagné d’une quinzaine de chefs d’entreprises, dont le président du Conseil des investisseurs français en Afrique, déterminés à défendre le leadership français aujourd’hui remis en cause. La JIRAMA n’est pas le seul marché récemment perdu par la France. Les Allemands ont obtenu la gestion d’Air Madagascar ; les Indonésiens ont remporté celle, convoitée par l’homme d’affaires françafricain Vincent Bolloré, du terminal destiné aux containers de Tamatave ; France Telecom n’a pas réussi son entrée dans Telma, et le projet de fibre optique a échappé à Sagem et Alcatel. Mais le Crédit lyonnais, première banque de Madagascar avec 30% de part de marché, 600 employés, ouvrira d’ici à la fin de l’année une succursale du « Crédit lyonnais Madagascar » à Moroni, aux Comores.

Autre sujet sensible de la visite de Chirac : la repentance face à la répression coloniale de 1947, même si les cartes restent encore brouillées concernant le nombre de morts malgaches (officiellement, 89 000). Le président français ne s’est pas étendu sur la question, mais a qualifié cette répression d’« inacceptable ». Enfin ! La repentance était nécessaire, même si elle est faite du bout des lèvres. Plus surprenante était la réaction de Marc Ravalomanana, déclarant que « ce n’est pas une source de blocage pour travailler ensemble » ; sa seule réponse aura été de court-circuiter grossièrement le débat en annonçant qu’il est né en 1949... deux ans après ces événements.

Cette déclaration « révisionniste » du Président malgache a visiblement surpris de nombreuses personnes de par le monde qui s’indignent de plus en plus de son égocentrisme démesuré et de ses décisions néolibérales contraires à la défense des intérêts de la nation malgache : elle est venue après la loi ouvrant l’accès à la propriété foncière aux investisseurs étrangers, la décision de détaxer différents matériaux de production et intrants, les admonestations de « collaborateurs » en public, les propos blessants à l’adresse d’opposants déclarés (fussent-ils peu cohérents et peu conséquents !) etc. Réfléchie ou pas, cette déclaration « historique » néantise de fait les mouvements anti-colonialistes de 1947, rabroue les millions de Malgaches qui valorisent la mémoire des victimes de la répression de cette époque et rappelle que le business a horreur de l’éthique...


Sous le titre « A quoi ça sert que Chirac se repente ? », Le Canard Enchaîné du 27 juillet dit : « A Tananarive, il a fait un bide. ‘C’est du passé. Je suis né en 1949, et non en 1947. Je pense à l’avenir’ lui a sèchement répondu le président malgache, avant d’ajouter : ‘Ce n’est pas une source de blocage pour travailler ensemble’. Ce que ce dernier a gardé en travers de la gorge c’est plutôt la crise diplomatique de 2002, lorsque Chirac a mis plusieurs semaines à reconnaître son élection et s’est entêté à soutenir le président sortant Ratsiraka. ‘Aujourd’hui, les relations entre la France et Madagascar sont en bonne santé, le ciel est bleu’, a conclu le nouveau président malgache. Chirac, lui, a failli voir rouge »...


Questions posées par une action humanitaire : L’association Echanges non marchands (ENM)

C’est à la suite de la demande de Méline, une infirmière sage-femme malgache de Befotaka-Nord que l’association a vu le jour en mai 2002. « Rapportez-nous des livres scolaires et des daviers pour arracher les dents, quand vous reviendrez. » Bien sûr, si c’est possible. Le principe de l’échange a été le fondement de cette histoire. Des biens matériels donnés, des biens relationnels reçus.

Les réalisations. (Les financements ENM ne proviennent que de dons privés). En trois ans l’hôpital a été en partie reconstruit. Une femme de ménage est salariée. En 2005 sera mis en place un réseau électrique d’origine solaire. Un poste de chirurgie dentaire pour les soins d’urgences a été créé ; un puits avec une margelle bétonnée a été creusé et un approvisionnement pour certains médicaments assuré. Une bibliothèque a été construite. 10.000 livres sont disponibles pour le prêt assuré par une bibliothécaire. L’espace est devenu un véritable centre culturel accueillant entre autres, des cours d’alphabétisation et des cours de couture pour les femmes avec des professeurs salariés. L’association Femmes, réveillons-nous, nouvellement créée, dont Méline est la présidente, l’utilise aussi pour un travail de sensibilisation aux principes du planning familial. Un hangar va bientôt accueillir une décortiqueuse motorisée pour le riz. C’est avec un financement par micro-crédit que cette action sera mise en place. Pendant la saison des pluies, ENM, à la demande de Méline, finance une cantine pour 450 élèves. Les deux jeunes instituteurs du village de brousse d’Ambalasotrasont salariés par ENM, à lademandedesparents d’élèves.

Laquestion.Au-delàdeslienscréésentrelesgensd’ici et de là-bas, il est indispensable de mettre en perspective les actions réalisées par Méline-ENM, d’analyser la raison d’être de cette association.
Localement, elle améliore réellement la vie d’un grand nombre de personnes, mais sur le problème de la pauvreté et de la misère en général à Madagascar, c’est comme une goutte d’eau dans la mer. Les actions engagées ne créent pas de « cercles vertueux », elles ne sont reproductibles que si d’autres gens d’ici et de là-bas se rencontrent et s’entraident à leur tour. En se substituant à certains services publics déficients, elles créent une relation de dépendance à une association financée de l’extérieur et participent, de fait, à la dévalorisation de l’Etat, déjà très affaibli par les mesures imposées au pays, dites d’« ajustement structurel ».
ENM n’endette pas le peuple malgache, ni financièrement, ni moralement. Mais elle participe, de fait, à l’amélioration de l’image du Nord en risquant de s’inscrire dans un système de manipulation médiatique. Comment peut-on être solidaire avec les habitants de Befotaka sans que cela soit analysé comme une forme de charité, avec le risque supplémentaire de perpétuer à la fois la pauvreté et le modèle économique qui l’a créée ?

Début de réponse. Doit-on agir pendant un temps limité, avec des objectifs précis, n’accompagner que des projets de développement créateurs d’autonomie ? Faut-il, dans quelques années, mettre un terme aux financements des actions Méline-ENM à Befotaka lorsque la réponse à la demande initiale de Méline sera complète ? Doit-on organiser le relais pour qu’il soit totalement repris par l’ensemble des acteurs, et surtout actrices, de la Société civile locale ? Méline ne serait-elle pas plus forte si son action était intégrée dans le réseau DRV (Dinika sy Rindra ho an’ny Vehivavy) regroupant plus de 1.000 associations malgaches ? A long terme, le financement par ENM et la mise en place par l’association des femmes d’un système de micro-crédits ne seraient-ils pas des actions favorisant plus l’autonomie de la population à Befotaka ?

Enfin, ne faut-il pas mettre l’essentiel de notre énergie dans la lutte politique en Europe, contre l’asservissement économique des populations par la communauté financière internationale ? A Madagascar, ce qui est en plein développement c’est la catastrophe humanitaire produite par la mondialisation néolibérale dissimulée sous l’expression « bonne gouvernance ». Cette idéologie économique est fondée sur un dogme, la croissance illimitée des profits. Une usure accélérée de la nature dont le point de rupture est proche. En attendant, pour les transnationales et leurs actionnaires c’est déjà le paradis, et pour la population c’est encore plus de misère.

Website : http://www.echangenonmarchand.org


« Jira...marre » des délestages de la JIRAMA !

La JIRAMA (Eau et électricité), confrontée à des problèmes de trésorerie, s’est vue obligée de recourir à des délestages plusieurs heures par jour (des jours entiers voire plusieurs jours dans certaines localités), suite aux pressions exercées par ses fournisseurs de carburants, Galana, Total et Jovenna. En effet, pour être fournie en carburants, la compagnie est sommée tout d’abord de payer ses arriérés s’élevant à 60 milliards d’Ariary selon certaines estimations. Les centrales thermiques ne tournent plus à plein régime ou ont cessé de fonctionner, privant les villes, les hôpitaux, les ménages et les opérateurs économiques d’électricité... Il va sans dire que ces délestages occasionnent des pertes colossales pour l’économie, les entreprises étant en arrêt de production ou voyant leurs stocks se détruire. Et le prix du groupe électrogène, source d’énergie de substitution, a augmenté de manière exorbitante.

Malgré une telle situation alarmante, les pourparlers entre les dirigeants de l’entreprise, les membres du gouvernement et les créanciers n’ont pas jusqu’ici abouti à un accord qui puisse mettre fin aux délestages. La réponse pour le moment aux problèmes de trésorerie de la JIRAMA a été l’ajustement par les tarifs. En premier lieu, cette augmentation frappe les ménages urbains dont le budget est déjà grevé par une inflation galopante, la flambée du prix du riz et la dévaluation. En outre, les tarifs appliqués aux gros consommateurs vont augmenter de 40%. Une telle situation exacerbe les tensions inflationnistes, qui brouillent les anticipations des opérateurs économiques et des investisseurs.

Le gouvernement malgache a annoncé un programme de construction de centrales hydrauliques financé en partie par la Banque Arabe pour le Développement Economique en Afrique (BADEA). Mais le projet ne démarrera que vers 2007. Si cette initiative pourrait permettre à terme de produire de l’énergie à un coût moindre et d’atténuer la dépendance de la JIRAMA vis-à-vis de ses fournisseurs en carburants, on ne doit pas éluder un problème essentiel et occulter son urgence : comment se fait-il que la JIRAMA se trouve dans une telle situation financière, acculée à délester ses clients du fait de ses problèmes de trésorerie ?

On peut émettre l’hypothèse suivante... Les prix du baril de pétrole tirés par la demande chinoise et indienne ont eu tendance à augmenter et ont atteint ces derniers mois un niveau record. La dévaluation (qui renchérit le coût des biens importés) a contribué à alourdir la facture pétrolière libellée en Ariary. La hausse des coûts de production qui s’ensuivit devait se répercuter sur les tarifs afin d’éviter les pertes ou de conserver les marges et un fonds de roulement suffisant pour un nouveau cycle d’exploitation... Or, l’ajustement par les prix a été décalé, retardé et décidé brutalement après la rupture d’approvisionnement en carburants.

Mais la conjoncture ne saurait expliquer seule les problèmes de trésorerie car, selon certaines sources, la JIRAMA aurait des créances vis-à-vis de l’administration malgache d’un montant conséquent et proche de celui dû aux fournisseurs de carburants.

Les équipements et les installations de la JIRAMA seraient vétustes et l’entreprise, en proie de manière récurrente à des pannes techniques, n’aurait pas modernisé son appareil productif pour alléger ses coûts qui n’étaient pas couverts par les tarifs en vigueur. Certaines sources mentionnent que des fonds auraient fondu de façon mystérieuse !

Que des questions demeurent en suspens est dû au manque de transparence concernant la gestion de la JIRAMA : où et comment s’effectuent les achats de carburants ? Quels changements apportés au niveau de la gestion ont aggravé les problèmes de trésorerie et les créances ? Le besoin de rendre public l’audit de la JIRAMA, unique fournisseur d’énergie à Madagascar, se fait urgent. C’est là une affaire de démocratie... Et le flou persistant autour des problèmes rencontrés par ce service public fait penser fortement à la privatisation de la compagnie qui se prépare, encore une fois sur fond de tractations entre différents groupes d’intérêts. Pour l’heure, les délestages continuent malgré les promesses de déblocage rapide de la situation.

La Lettre du Consortium de solidarité avec Madagascar 176 rue de Grenelle 75007 Paris - tél. 01.45.34.58.48 - e-mail : lalettre_mada@yahoo.fr
Ont participé à la rédaction de ce numéro : J.-Y. Barrère, A. Befeno, E. Fallot, D. Mahindre, J.-C. Rabeherifara, M. Ratrimoarivony, C. Riffard, N. Sersiron et A. Zasy
 
 

 
 

 
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